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Horlogerie française  

La France regroupe 120 sociétés horlogères, dont 55 fabricants de composants, presque tous implantés en Franche-Comté. L'industrie horlogère française emploie 5000 personnes. Elle a réalisé en 2003 un chiffre d'affaires de 375 millions d'euros (573 millions de francs). Les ventes de composants aux horlogers suisses ont représenté un chiffre d'affaires de 164 millions d'euros. De son côté, la Suisse a livré à la France pour 77 millions d'euros de composants et pour 344 millions d'euros de montres terminées.

 

Quand Besançon devient capitale de l'horlogerie française

A la fin du 18e siècle, l'industrie horlogère suisse est frappée par le chômage et ses horlogers franchissent une frontière encore poreuse pour s'installer à Besançon. La France encourage et entérine ce mouvement d'immigration par un décret qui, en 1793, fonde la Manufacture Française d'Horlogerie à Besançon.
La colonie suisse mettra près d'un siècle à s'enraciner. C'est seulement vers 1860 que l'on peut considérer la greffe comme réussie : l'industrie horlogère bisontine s'impose alors dans les Expositions universelles de la fin du siècle ; l'Ecole d'horlogerie est fondée en 1860.

Créé en 1882, l'Observatoire de Besançon a pour vocation première de donner l'heure juste : l'heure s'affichait à l'Hôtel de ville, les horlogers de la région venaient la prendre le matin. Besançon devient alors la capitale de l'horlogerie française.

A la fin du 19e siècle, la recherche universitaire va à la rencontre des techniciens horlogers. La vocation scientifique et technique de Besançon en matière de mesure du temps se fonde alors solidement sur ses bases horlogères.

Aujourd'hui, Besançon est le pôle européen des microtechniques
Dans les années 1970, le développement des centres horlogers de l'Extrême-Orient et la concurrence acharnée de la Suisse mettent Besançon en difficulté. Mais c'est sans compter sur les savoir-faire en matière de mécanique de précision qui ont permis de développer des secteurs porteurs d'avenir : l'optique, l'électronique, l'acoustique, le thermique, le pneumatique, l'automatisme, la productique, le génie biomédical.

L'horlogerie dans la Vallée de l'Arve

Le développement précoce de l'industrie autour de Cluses, dès le début du 18° siècle  résulte de la conjonction de deux facteurs humains complémentaires  D'une part, le dynamisme exceptionnel de la métropole genevoise : la volonté d'entreprendre de la bourgeoisie a été entretenue par la foi protestante de la cité de Calvin et renouvelée par deux vagues d'immigration de coréligionnaires au 16e  siècle puis après la Révocation de l'Edit de Nantes (1685). D'autre part, la surcharge démographique des montagnes faucignerannes a  poussé les habitants à rechercher un complément aux maigres revenus tirés de l'activité agricole. Le développement de l'artisanat est apparu comme une alternative à la douloureuse émigration qui sévissait depuis plusieurs siècles. Il est symptomatique que cette solution ait été imaginée pour la première fois par un émigrant d'un village de montagne. En 1720, Claude Ballaloup, horloger  formé à Nuremberg, crée son atelier dans son village natal de Saint-Sigismond, au-dessus de Cluses.

Au départ, cette sous-traitance de pièces d'horlogerie livre à Besançon, Neuchâtel, voire en Allemagne aussi bien qu'à Genève. Mais des relations bientôt exclusives s'établissent  avec la capitale lémanique qui organise le travail par l'intermédiaire d'établisseurs chargés de répartir la matière première et de rassembler les produits fabriqués, pièces et boîtiers. A Genève ont lieu montage, finitions et vente. Ce système est donc voisin de celui de la soierie lyonnaise par exemple. Cette  proto-industrie garde un caractère artisanal ; le matériel est rudimentaire et le  travail le plus souvent saisonnier avec pointes hivernales  Néanmoins, avec 1100 travailleurs à la veille de la Révolution française, la vallée de l'Arve est le plus important pôle manufacturier des Alpes françaises.

Jusqu'au milieu du 19e  siècle, le développement est contrarié à deux reprises :pendant les troubles révolutionnaires (l'ensemble de la Savoie a été annexé à la France en 1792) puis, après le retour de la province au royaume de Piémont-Sardaigne (1815), du fait de  la politique très fortement protectionniste du gouvernement de Turin. Néanmoins, c'est pendant cette période qu'est fondée une institution d'avenir : l'école d'horlogerie de Cluses (1848).

Au moment de  l'annexion définitive  de la Savoie à la France (1860), Genève a obtenu, avec l'assentiment de la population locale, la création d'une zone franche dite Grande Zone qui couvre l'ensemble du Faucigny et du Chablais. Sommairement dit, la frontière douanière, distincte de la frontière politique, sépare cette Grande Zone de l'Intérieur, c'est-à-dire de l'ensemble du territoire français. « L'horlogerie prospère comme une branche en grande partie extérieure à l'économie française.» Un accord spécial de 1881 donne au système toute son efficacité et on parle pour les  décennies suivantes du Paradis zonien. On compte en 1898 5000 horlogers  à Cluses et dans les communes voisines ; la structure reste essentiellement artisanale. Le bilan de toute cette période peut comporter bien des aspects négatifs : « La zone et la persistance, sous l'influence genevoise, du travail fondé sur des ateliers à domicile, et en quasi totalité campagnarde, ont retardé l'essor du Faucigny qui, sans cela, aurait évolué vers une industrie moderne et autonome, capable de se placer sur le marché français tout aussi bien que l'horlogerie jurassienne.» Par ailleurs, coupées du marché français, les diverses industries (textile, tannerie, taillanderie..) qui animaient de petits centres comme Sallanches ou La- Roche-sur-Foron ont périclité et le caractère mono-industriel de la vallée de l'Arve en a été accentué. Il n'en reste pas moins que, grâce à la phase horlogère, la vallée de l'Arve a conservé son potentiel démographique et que le précieux savoir faire de sa main-d'œuvre va faciliter la reconversion au décolletage.

 

Manufacture royale de Ferney-Voltaire

Voltaire (1694-1778) de nos jours est principalement connu comme le grand philosophe et écrivain du Siècle des Lumières. Le fait qu'il dirigeait une manufacture de montres, par contre, est plutôt méconnu. Aussi incongrue qu'elle puisse paraître à premier abord, cette activité n'est pas si inconciliable avec l'oeuvre voltairienne qu'on pourrait le croire. En plus, elle s'inscrit bien dans les idées et courants de l'époque qui se caractérisaient par la découverte des machines et des arts mécaniques ainsi que par l'estime grandissant pour le commerce et l'essor de manufactures suite à la redécouverte des idées de Colbert.

            Au cours de l'étude des oeuvres littéraires de Voltaire, on s'aperçoit aussi qu'il existe une étroite relation entre la carrière du philosophe et de l'homme d'affaires. Voltaire avait compris très tôt que pour réussir en tant que bourgeois et pour pouvoir écrire librement, il fallait être riche. Pour cette raison, il s'était lancé dès ses débuts dans les affaires, parallèlement à son oeuvre philosophique et littéraire et selon les dires de son contemporain, le bibliothécaire bernois Johann Rudolph Sinner, Voltaire sut concilier de manière exemplaire « ... l'esprit de calcul et de finance aux dons d'Apollon union très rare chez les hommes. »

Voltaire s'intéressait aussi sa vie durant aux activités les plus diverses. Il en était fier et proclamait: ... je m'intéresse à tous les arts et aux objets du commerce. Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme. »

Cette multiplicité qui s'intensifiait encore avec l'âge lui valût d'ailleurs le surnom « Le Multiformes» de la part d'Alembert. Durant ses années Ferneysiennes, approchant ses 80 ans, Voltaire, qui avait été toujours un travailleur acharné, s'activait à côté de son travail littéraire comme « agriculteur », « vigneron », « jardinier », « laboureur », « architecte », « bibliothécaire» et dès 1770 il se qualifiait fièrement comme « l'entrepreneur des montres de Ferney » (Best, 120, D16488), « horloger ».

Mais comment était-il venu à se vouer à cette activité insolite ? Voltaire connaissait toutes les modes de son temps et notamment la mode des automates. Dans son Sixième Discours de l'homme (1737) il avait déjà exprimé son admiration pour le joueur de flûte créé deux ans auparavant par Vaucanson, le grand précurseur des Jacquet-Droz. Il s'intéressait aussi à l'horlogerie, l'art mécanique par excellence au XVIIIe siècle comme le démontre le fait que d'Alembert fit dans le « Discours préliminaire de L'Encyclopédie » (1751) l'éloge de la perfection des montres contemporaines. Les montres étaient alors des accessoires très en vogue et notamment les nouveaux modèles plats et légers qui se portaient avec châtelaines. Il arrivait même qu'on arborait deux montres à la fois - une en or et une en argent. Les montres s'offraient alors souvent à l'occasion de mariages. On sait que Marie-Antoinette redut en 1770 dans la « Corbeille de la Mariée» 51 montres.

Il est possible que Voltaire ait découvert son intérêt pour l'horlogerie pendant son séjour à la cour de Frédéric de Prusse (170-1753), grand amateur de montres et qui avait une importante collection de pendules neuchâteloises. Mais on sait aussi que Voltaire aimait particulièrement les montres de julien Leroy, le célèbre horloger parisien (1686-1751). Il aurait dit au fils, Pierre Leroy que son père et le maréchal de Saxe avaient vaincu l'Angleterre - l'Angleterre était au xvme siècle un grand centre de l'horlogerie et le plus féru concurrent de la France en ce qui concernait l'élaboration de nouvelles prouesses techniques.

Voltaire, avant de fonder sa propre manufacture de montres, avait déjà acheté dans les années soixante plusieurs montres, ce qui ressort de son livre de comptes. L'inventaire de son château à Ferney nous apprend qu'il y avait six pendules, dont deux dans la chambre de Voltaire, notamment « une pendule garnie en cuivre doré à pieds vernissés et une dite à répétition garnie en cuivre doré.»

En fondant une manufacture de montres, « le roi de Ferney », comme il aimait à se décrire, Voltaire suivait donc une mode de son temps et se trouvait en bien illustre compagnie. A l'époque, Louis XV, Louis XVI, Frédéric II, Catherine II et joseph II s'efforçaient à établir des manufactures de montres dans leurs royaumes, mais tous ces projets ne rencontraient pas beaucoup de succès. Voltaire, par contre, obtenait un succès relatif grâce à son acharnement continuel, grâce à ses grands capitaux amassés par des spéculations, des livraisons à l'armée et des rentes viagères. En plus ses nombreuses relations de par son activité littéraire lui fournissaient un nombre important de clients potentiels.

La création d'une manufacture de montres à Ferney en 1770 s'inscrivait parfaitement dans le cadre du projet voltairien de transformer Ferney, un hameau délabré et infecte suite à la Révocation de l'Edit de Nantes, en un bourg florissant et obéissait à la consigne des années Ferneysiennes : «  Faire du bien ». Après s'être occupé du développement de l'agriculture à Ferney, Voltaire y fonda successivement une poterie, une faïencerie, une tuilerie, une tannerie, une manufacture de bas de soie, une manufacture de montres et une manufacture de dentelles.

 

La manufacture de montres de Ferney et ses horlogers

 

Voltaire fonda une manufacture de montres, parce que l'occasion se présentait à lui. Sa renommée comme défenseur acharné de toutes les victimes d'injustices suite à l'affaire Calas ainsi que la proximité de sa retraite de Ferney avec Genève étaient ses atouts principaux. Les « natifs », descendants des émigrants huguenots français qui s'étaient réfugiés à Genève après la Sainte Barthélemy (1572) et la Révocation de l'Edit de Nantes (1685) et qui y avaient introduit l'horlogerie et la peinture en émail, étaient dès le début du XVIIe siècle de plus en plus discriminés dans leurs droits politiques, civils et économiques dans la cité de Calvin, sans doute parce qu'ils constituaient dès 1740 la majeure partie de la population genevoise et que les « vieux » genevois avaient peur de perdre leur hégémonie au détriment des « natifs».

En 1770, Voltaire sut profiter de l'occasion que des centaines de « natifs », travaillant pour la plupart dans l'horlogerie et les industries annexes et mécontents à Genève, choisirent de s'exiler à Ferney après que les autorités genevoises eurent banni leurs huit chefs qu'ils accusaient d'avoir été les instigateurs des émeutes qui, le 15 février 1770, avaient secoué la cité de Calvin. Ces émeutes avaient eu lieu après l'arrestation d'un « natif » nommé Resseguerre sous des fausses accusations. D'après ce qu'en dit Voltaire, il y avait des combats de rue, trois « natifs » furent tués et soixante furent arrêtés.

Les « natifs » vinrent s'établir à Ferney où Voltaire leur donnait asile comme il le leur avait promis. Il faut savoir que dès 1765 les « natifs » avaient invoqué l'aide de Voltaire dans leur combat pour l'égalité de leurs droits avec les Genevois de vieille souche et Voltaire, vindicatif envers Genève, après l'affaire de l'article « Genève» de l'Encyclopédie en 1757 saisit l'occasion de se venger de Genève.

Il écrivait à plusieurs reprises dans sa correspondance que le but de son entreprise était de ruiner le commerce de Genève en établissant une manufacture horlogère concurentielle aux confins de Genève en territoire français. Il faut dire que la manufacture de Besançon n'existait pas encore à cette époque et que celle de Bourg-en-Bresse périclitait déjà.

Voltaire faisait preuve d'un engagement sans bornes : non seulement il donnait asile à ces horlogers, mais il leur donnait aussi la possibilité d'exercer leur métier d'abord dans une grange transformée en atelier pour la circonstance, puis dans des petits ateliers d'horlogerie. Il leur prêtait de l'argent, assurait la fourniture de l'or, leur faisait bâtir des maisons et surtout il s'activait comme promoteur de leurs montres. Grâce à son acharnement, il réussit le tour de force de pouvoir livrer les premières montres 6 semaines après l'arrivée des émigrés en mars/avril 1770. Ceci fut possible parce que les paysans ferneysiens avaient depuis longtemps déjà exécuté des menus travaux pour l'horlogerie genevoise comme la confection d'ébauches de montres, activité plus lucrative pour eux que l'agriculture dans une terre argileuse. Voltaire avait à ses débuts à Ferney essayé d'interdire cette activité clandestine, maintenant il l'encourageait parce que les paysans travaillaient maintenant pour l'horlogerie ferneysienne et non plus pour l'étranger. En plus il y avait aussi quelques horlogers gessois qui dès 1748 s'étaient réunis en une corporation avec le but de « porter au plus haut point de perfection l'horlogerie dans le Pais de Gex ». On sait aussi que deux des huit chefs «natifs » se mirent tout de suite à travailler pour Voltaire: le monteur de boîtes Georges Auzière et l'horloger Guillaume-Henri Valentin, grand-père du célèbre comte Zeppelin. Deux autres horlogers Pierre Dufour et Louis Céret, « natifs», les rejoignaient  et étaient les artisans des premières montres envoyées à Versailles et aux Choiseul.

Comme catholiques indigènes et protestants immigrés travaillaient ensemble sous l'égide du «patriarche de Ferney » dans cette manufacture de montres, ce projet lui permettait aussi de réaliser dans sa retraite un modèle de tolérance, de communauté oecuménique. Voltaire comme d'autres contemporains avait réalisé que l'émigration des protestants après la Saint Barthélemy et la Révocation de l'Edit de Nantes avait beaucoup nui à l'industrie et au commerce français et avait prôné, en 1763, dans son « Traité de la Tolérance » le retour des protestants en France.

Ainsi le philosophe et l'homme d'affaires se rejoignaient dans la création de cette nouvelle entreprise.

En tant qu'homme d'affaires averti, Voltaire avait la sérieuse ambition de vouloir concurrencer les grands centres de l'horlogerie de son temps : Paris, Londres et surtout Genève avec des montres belles, bonnes et bon marché issues de sa manufacture nouvellement créée. Voltaire savait bien que surtout les montres de Genève étaient considérées pour être trop chères. Il est vrai que les montres de Ferney étaient moins chères que les montres fabriquées dans les grands centres de l'horlogerie, mais Voltaire se gardait de révéler aux clients potentiels qu'au Jura et principalement dans la région de Neuchâtel, on produisait aussi déjà des montres bon marché. Voltaire put proposer des montres moins chères parce qu'il profitait d'un privilège de poste pour ses montres (elles étaient livrées en franchise), mais non pour ses livres! En plus, les horlogers de Ferney utilisaient le plus souvent des imitations de pierres précieuses pour la décoration des boîtiers.

Dans le cadre de la manufacture de montres de Ferney, il y avait cinq petites sociétés constituées le plus souvent de deux horlogers, aidés par des ouvriers des industries annexes : monteurs de boîtes, finisseurs, joailliers, peintres en émail, etc. Ces petites entreprises portaient le nom de leurs patrons : Dufour & Céret, Valentin & Dalleizette, Servant & Boursault (tous « natifs » genevois) ainsi que les Français Panrier & Mauzié, qui étaient déjà venus avant 1770 à Ferney.

Il faut souligner que grâce à sa renommée, Voltaire réussit à intéresser par la suite le célèbre horloger parisien Jean-Antoine Lépine (1720-1814), originaire du Pays de Gex et beau-frère de Beaumarchais, à ses activités. En octobre 1773 Voltaire l'évoque pour la première fois dans sa correspondance en précisant que celui-ci était fort utile aux manufactures de montres de Ferney. Probablement il vendait des montres de Ferney dans son comptoir parisien, place Dauphine, mais aussi il subsiste de nos jours dans une collection particulière une montre en or et émail de la période 1772-1773 signée conjointement par J-A Lépine et Panrier. Dès 1774 et jusqu'en 1792 Lépine, à ce qu'il paraît, faisait aussi produire des mouvements de montres à Ferney et Voltaire écrivait fièrement : « Je connais fort L'Epine, horloger du Roi, qui a dans Ferney un établissement, et même à mes dépends .... »

En octobre 1777 Voltaire prêtait même de l'argent au célèbre horloger: 500 Livres. Mais on ignore cependant dans quelle mesure Lépine était vraiment présent en chair et en os à Ferney. On sait que son beau-frère Pierre Delphin s'occupait de son établissement ferneysien.

Il paraît que plus tard d'autres horlogers parisiens envoyaient même leurs fils en apprentissage à Ferney.

Voltaire, dans le cadre de la manufacture de montres de Ferney, faisait fonction d'établisseur - de marchand-horloger selon le modèle genevois, fournissant le capital et la matière première et assurant la vente des montres. Comme à Genève, on fabriquait à Ferney encore tout en à la main. On connaît en effet l'animosité des « cabinotiers » genevois à l'égard de l'industrialisation. C'est ainsi que Voltaire parle de 50 paires de main travaillant à la production d'une seule montre.

 

 

 

Les modèles

 

Comme la plupart des horlogers venaient de Genève, ils imitaient souvent les modèles usuels à Genève, montres avec peinture en émail. On fabriquait à Ferney des montres avec les portraits en émail de Louis XV, Louis XVI, de Marie-Antoinette et de sa soeur, de Choiseul, D'Aranda, de Catherine II et de Voltaire - modèle malheureusement disparu. On produisait des montres en or - on y utilisait aussi de l'or de différentes couleurs - et en argent, simples, avec roue de rencontre, ou à répétition. Voltaire se vantait qu'un des meilleurs ouvriers d'Europe pour les montres à répétition travaillait pour lui à Ferney. Son identité n'a cependant pas pu être dévoilée. Il paraît que les montres à répétition en or avec des marcassites étaient le modèle qui avait le plus de succès. Il pouvait même être produit en grandes quantités. Ce modèle-choc se vendait à 18 Louis au lieu de 30/40 Louis pour le modèle identique à Paris. Il faut dire que Voltaire accusait à plusieurs reprises les horlogers parisiens de revendre ses montres sous leur nom et d'y gagner le tiers ou même la moitié.

Voltaire faisait la publicité de ces montres : « Les montres à répétition pour dix-huit Louis d'or ont un repoussoir, un bouton et des aiguilles d'une espèce de marcassites fort rare, qui a l'éclat des brillants; mais ces marcassites ne sont point des diamants. »

 

Le calibre Lépine, élaboré vers 1775, fut aussi employé à Ferney. Selon les dires de Voltaire, on y fabriquait aussi des montres avec « quadranta à la turque » pour le marché turc et ceci dès les débuts. Il faut préciser que les genevois avaient depuis le XVIIe siècle une colonie d'horlogers à Constantinople et il est donc fort probable qu'un des horlogers genevois émigrés à Ferney avait des contacts avec la métropole du Bosphore.

Voltaire écrivait en août 1770: « ... j'ai établi des débris de Genève, une petite société qui est fort en relation avec Constantinople. »

Les cadrans à la turque se présentaient d'ailleurs de la manière suivante : cadran en émail blanc avec chiffres turcs en émail noir Les montres avaient de trois jusqu'à quatre boîtes pour éviter que les sabres que les turcs portaient à la taille ne les endommagent. Elles étaient décorées richement avec de la peinture en émail représentant le plus souvent des paysages verdâtres avec cours d'eau, forteresses et des tours selon le goût turc. Le bord était constitué par des guirlandes rouges et noires.

Pour favoriser encore la vente de montres en Turquie, Voltaire n'hésitait pas à aller jusqu'à invoquer Catherine II d'arrêter la guerre avec les Turcs. Mais même sans cela, le Levant était un des grands marchés des montres de Ferney selon les dires du petit-neveu de Voltaire, D'Hornoy, en 1775.

A Ferney on ne produisait pas de pendules ; ceci était plutôt une spécialité neuchâteloise ou parisienne. Catherine II de Russie demandait à plusieurs reprises une pendule, mais Voltaire - manque de moyens - ne pût satisfaire ce désir.

Voltaire se vantait par contre que dans sa colonie travaillait le seul artiste qui fabriquait des montres-bagues. « Ces petits prodiges » lui semblaient plaire particulièrement et il en faisait la promotion auprès du comte Aranda en Espagne et auprès de la tsarine.

La manufacture de montres de Ferney travaillait aussi sur commande et on pouvait même acquérir séparément des chaînes de montres ou les faire confectionner assorties au boîtier de la montre.

Il faut dire cependant que les horlogers de Voltaire ne firent aucune invention particulière. Mais on sait aussi que les montres genevoises étaient réputées pour leurs belles peintures en émail plutôt que pour des innovations techniques. Les montres ferneysiennes étaient aussi de qualité variable. Il paraît qu'il y avait parfois des réclamations concernant la technique ce qui contraint Voltaire à fournir des conseils d'utilisation, comme par exemple

« Celui qui se plaint que la montre retarde quand la chaîne est au bout, n'a qu'à avancer un peu l'aiguille de la spirale. » ou : « Il faudra peut être passer quelques jours à les régler mais elles sont bonnes et à bon marché. »

Certains portraits en émail étaient aussi très mal faits. A Versailles on prétendait qu'on n'avait pas reconnu Marie-Antoinette sur l'image. Aussi malgré tous les efforts de Voltaire, qui leur procurait de l'or d'Espagne et au cas de pire besoin, faisait même fondre des pièces d'or, dont on lui avait fait présent, les horlogers étaient parfois forcés à produire des montres à un titre d'or moindre que d'habitude. Voltaire faisait plusieurs requêtes vaines pour obtenir la permission de produire des montres françaises à un titre inférieur de celui usuel en France, de 20 carats pour l'or et de 12 deniers pour l'argent. Il voulait fabriquer ses montres avec les titres légaux de Genève plus bas qu'en France et établis à 18 carats pour l'or et 10 deniers pour l'argent.

A Ferney on employait aussi souvent des marcassites au lieu de diamants véritables. L'habile renard Voltaire sut cependant à merveille faire la promotion de ces pierreries, entre autres auprès de la Dubarry - il était vrai que le port de fausses pierres et de pierres d'imitation se répandait après les découvertes de Strass et le prix des bijoux s'en trouvait fortement réduit à une époque où la noblesse était souvent fortement endettée et que Voltaire estimait qu'il lui fallait faire des économies.

Les montres de Ferney n'étaient jamais signées par Voltaire - car il ne fabriquait pas les montres, il les vendait seulement, mais par les horlogers qui les avaient fabriquées, à savoir Dufour Céret, Valentin & Dalleizette, Panrier & Mauzié, Servand & Boursault, Lépine et elles portaient le nom du lieu de production, Ferney (avec les orthographies les plus diverses : Fernaix/Fernex) ou Ferney-Voltaire. Il se peut donc que les clients anonymes n'établissaient pas de relation avec Voltaire et achetaient les montres surtout à cause de la bonne relation - qualité - prix.

Une quinzaine de montres de la manufacture de Ferney est éparpillée de nos jours dans différents musées. La plus belle appartient à la Collection Vacheron & Constantin à Genève. Il s'agit d'une montre à répétition en or signée « Les Dufour et Ceret A FERNEY » de l'époque de la prétendue manufacture royale - cet établissement n'obtint pas le privilège royal malgré les implorations de Voltaire et ce titre fut vite abandonné. La montre était garnie de diamants et décorée avec le portrait en émail du duc de Choiseul. Il faut se rappeler que le ministre des Affaires étrangères s'activait comme protecteur de l'entreprise voltairienne jusqu'à sa disgrâce en décembre 1770. Voltaire avait fait faire la montre en hommage à l'illustre protecteur et l'évoque dans une lettre au Marquis d'Ossun, ambassadeur de France en Espagne du 16 juillet 1770 : « On fait actuellement dans cette fabrique une montre à répétition fort belle, ... avec le portrait de M. le Duc de Choiseul ».

On dit que le portrait en émail est copié d'après une peinture de Van Loo et avait été exécuté par le «natif » genevois Pierre-François Marcinhes (1739-1778). Voltaire évoque cet artiste dans son « Mémoire sur Versoix » du 6 mars 1770 et le qualifie comme « l'un des meilleurs peintres de l'Europe en émail ». On sait cependant que Marcinhes, artiste unanimement reconnu, ne fit qu'un court passage à Ferney avant de partir pour Paris. D'autres montres notamment des horlogers Dufour & Céret ainsi que Valentin & Dalleizette sont visibles au Musée de Brou à Bourg-en-Bresse, au Louvre, au Musée d'horlogerie de Genève ainsi qu'à l'Institut et Musée Voltaire de la même ville.

 

 

Les clients et les principaux marchés

 

Il faut distinguer les clients que Voltaire contactait personnellement par correspondance - il s'agissait de ses nombreuses relations suite à son oeuvre littéraire et des clients de prestige comme Versailles et la tsarine - et la clientèle restée anonyme représentant les différents marchés : Paris et la province, l'Espagne, la Turquie, l'Italie, la Hollande et l'Allemagne.

Dans sa riche correspondance, Voltaire faisait de la publicité pour ses montres auprès de ses nombreuses connaissances et leur envoyait dès juillet 1770 des listes des prix. En juin 1770, il envoyât même une circulaire aux ambassadeurs de France à l'étranger où il vantait les mérites de ses horlogers : « Ce sont les meilleurs artistes de Genève. Ils travaillent en tout genre et à un prix plus modéré qu'en toute autre fabrique. Ils font en émail avec beaucoup de promptitude tous les portraits dont on veut garnir les boîtes des montres. »

En avril 1770, les premières montres furent envoyées au duc et à la duchesse de Choiseul, protecteurs de Voltaire, ainsi qu'au Roi et au Dauphin. Voltaire tentait de renouer le contact avec Versailles sur une base moins compromettante que d'habitude et savait bien profiter des occasions propices : il proposait ses montres comme cadeaux pour les mariages royaux en 1770, 1771 et 1773. Mais ses efforts n'étaient pas couronnés de succès puisque la plupart des montres livrées à Versailles restaient impayées. Probablement ceci était aussi dû au fait que Voltaire pratiquait une politique de vente qu'on peut qualifier de vente forcée auprès des clients de prestige. Le philosophe résumait laconiquement cette situation avec la phrase suivante : «J'ai de si illustres débiteurs que c'est un secret sur de mourir de faim ».

Auprès de Catherine II, Voltaire était cependant plus fortuné. Elle devenait la meilleure cliente de la manufacture de montres de Ferney et en plus elle payait les montres livrées. Probablement, elle voulait démontrer qu'elle était plus riche que les rois de France. Elle écrivait d'ailleurs à Voltaire : « Je vous prie de ne pas juger de mes finances d'après celles des Etats ruinés de l'Europe, Vous me feriés tort, ... ».

Digne d'évocation est aussi le fait que Voltaire contournait dans son commerce de montres avec la tsarine la censure proférée à l'égard de ses livres en lui envoyant simplement oeuvres et montres ensemble dans une caisse.

Voltaire essayait aussi de vendre ses montres en Chine avec l'aide de Catherine II. Il faut dire que le commerce sino-russe avait repris en 1771 après 10 ans d'interruption. Voltaire voulait concurrencer les Genevois sur ce marché qui avaient établi un comptoir à Canton. Catherine II fit même des démarches pour favoriser le commerce voltairien. Début juin 1771 elle écrivit au philosophe : « Je fait revoir le tarif de la Douane du Commerce de la Chine dans l'intention de l'alléger pour favoriser l'exportation et l'importation, les prix que Vous marqués sont si modiques que ses ouvrages ne peuvent qu'avoir un grand débit. ».

Mais finalement ce projet progressif ne se fit pas malgré toutes les exhortations de Voltaire puisque dès 1772 la guerre russo-turque reprit de plus belle.

Voltaire qui vendait ses montres aux infidèles (les Turcs) essaya aussi dès mai 1770 de vendre ses produits au Saint Siège. Dans ce but, il s'adressa à sa vieille connaissance, le cardinal de Bernis, le priant de lui procurer un correspondant honnête à Rome. Habilement il mettait d'abord en évidence son engagement humanitaire et la tolérance acquise à Ferney avant de s'exclamer: « Si Catherine seconde prend Constantinople nous comptons bien fournir des montres à l'Eglise grecque; mais nous donnons de grand coeur la préférence à la vôtre, qui est incomparablement la meilleure puisque vous en êtes cardinal. »

Mais malgré tous ses efforts, répétés d'ailleurs, Bernis ne se laissait pas amadouer et maintenait sa position initiale proférée dès décembre 1770 : « ce pays-ci est sans commerce. »

 

Il est aussi intéressant de mentionner que Condorcet, le grand philosophe, dauphin de Voltaire en ce qui concerne les idées sur la tolérance, avait commandé en 1775 spécialement une montre de Ferney.

Les livraisons des montres s'effectuaient pour la plupart en « boîtes » ou en « caisses» par le bureau de poste de Lyon. Joseph Vasselier, commis des postes et plus tard contrôleur général des postes lyonnaises, poète en herbe et membre des Académies de Lyon et de Dijon, y faisait fonction de « facteur de la colonie de Ferney. Le privilège de poste conféré aux montres ferneysiennes par Choiseul et maintenu par son successeur le Baron d'Ogny, avait fixé ces modalités. Il paraît que l'Espagne était le marché le plus important grâce à l'intervention favorable du baron d'Ossun, ambassadeur de France en Espagne et puisque l'Espagne était de toute faon un grand importateur de montres genevoises.

En France, Voltaire vendait des montres aux horlogers parisiens et dans un cadre plus privé, les Argental faisaient des commandes cumulées de montres et les redistribuaient à leur entourage dans leur salon.

Les montres de Ferney étaient aussi vendues en province notamment à Lyon, Aix-en-Provence, Besançon, Bourg-en-Bresse, Marseille, Chalon-sur-Saône, Dijon, Grenoble, Mâcon, Montpellier, Nancy, Narbonne, Saint-Marcellin, Toulon, Toulouse, Riom en Auvergne et Vienne dans le Dauphiné.

 

 

 

Production

 

La manufacture de montres de Voltaire produisait durant les huit années de son existence (1770-1778) approximativement 4 000 montres par an avec un chiffre d'affaires de 400 000 livres. En guise de comparaison, Genève fabriquait à la même époque 33 000 montres par an. Si on tient compte du fait qu'à Ferney travaillaient en moyenne 400 horlogers et qu'à Genève ils étaient 5 000, ce chiffre paraît logique. Lépine quant à lui, qui fabriquait des montres de luxe prestigieuses, produisait seulement 300 montres par an.

 

 

 

Déclin

 

La manufacture de montres de Ferney existait seulement aussi longtemps que Voltaire s'en occupait activement. Après sa mort en 1778, la manufacture périclitante dès le départ de Voltaire pour Paris, se dissoudait. Les « natifs » retournaient à Genève où on leur promettait monts et merveilles. Voltaire avait cependant souhaité qu'après sa mort, soit Mme Denis, sa compagne, soit d'Hornoy, son petit-neveu, prennent en main l'entreprise, mais ceux-ci se désintéressaient royalement de ce legs.

Le fait cependant que Jean-Antoine Lépine (1784) ainsi que plus tard son célèbre collègue Abraham-Louis Bréguet (1793) avaient temporairement l'intention de recréer une manufacture de montres à Ferney montre que le projet voltairien avait été progressif. Comparée à d'autres entreprises semblables créées par les souverains de l'époque, l'entreprise de Voltaire avait même une durée de vie plutôt longue et un succès relatif indéniable. La manufacture de montres avait été une expression du génie et de la multiplicité de Voltaire. Il pouvait réussir dans une telle entreprise, parce qu'il était fortuné, savait s'engager et parce qu'il pouvait tirer profit de ses nombreuses connaissances.

J'aimerais bien clore cet article par une tentative d'explication de la relation entre philosophie et horlogerie de la part du directeur général de Vacheron & Constantin, M. Proellochs qui voit le point commun entre philosophe et horloger dans le fait que tous les deux réfléchissent sur la marche du temps.

 

Isabelle Frank M.A. Luxembourg, in »Horlogerie Ancienne » 1997

 

 

Bibliographie

 

Tous les extraits de la correspondance de Voltaire d'après: Les ouvres complètes de Voltaire. Correspondence and related documents, éd. Theodore Besternian, Genève et Banbury, 1969-1976.

Voltaires household accounts 1760-1778, éd. en fac-similé par Theodore Besterman, Genève-New York, 1968.

Alfred Beillard : Recherches sur l'horlogerie, ses inventions et ses célébrités. Notice historique et biographique d'après les divers documents de la collection de l'école d'horlogerie d'Anet, Paris, 1895.

Catherine Cardinal: Die Zeit an der Kette. Geschichte, Technik und Gehâuseschmuck der tragbaren Uhren vom 15. bis 19. Jh., München, 1985.

Adolphe Chapiro : Jean-Antoine Lépine 1720-1814. An „Unknown“ Maker, dans: Antiquarian Horlogy, vol. 9, n° 4, septembre 1975, pp. 443-454.

Alfred Chapuis : Voltaire horloger, Catherine II et la Chine, dans: Hora, 63, juillet 1921, pp. 97-102.

Margit De Lainsecq/Markus Weber: Interwiew mit Claude-Daniel Proellochs, Delegierter des Verwaltungsrates und Generaldirektor von Vacheron & Constantin, Genf : Vacheron Constantin, c'est partager la culture, dans : Die schweizer Industrie I/93, Stâfa, pp. 42-45.

Bruno Racle: Voltaire et ses « montriers », dans: Ferney-Voltaire. Pages d'histoire, Annecy, 1990, pp. 207-227.

Véronique Rollet, Lucien Choudin, Bruno Racle: Les horlogers et l'horlogerie à Ferney. Catalogue raisonné, dans: Ferney-Voltaire. Pages d'histoire, Annecy, 1990, pp. 229-250.

P.F. Schneeberger : Les peintres sur émail genevois aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans: GENAVA, n.s. 6, Genève, 1958, pp. 77-215.

Johann Rudolph Sinner, Voyage en Suisse, 1781, s.l.

 

Résumé

En 1759, fuyant la vie agitée de la capitale et ses intrigues, Voltaire se retire à Ferney où il avait acheté une propriété peu de temps auparavant.

Tout en demeurant 'un souverain de l'esprit', en recevant l'élite européenne ou en correspondant avec elle, Voltaire veut faire de Ferney une ville nouvelle où l'industrie et le commerce apporteraient bonheur et prospérité. Dans ce but il crée plusieurs manufactures : fabrication artisanale de soie, tuilerie, mégisserie... mais la plus importante, celle qui fit l'objet de tous ses soins, fut une manufacture de montres.

Profitant des désordres politiques à Genève qui chassèrent bon nombre d'horlogers de la ville, Voltaire les accueillit à Ferney, leur fit construire des maisons et leur avança des capitaux.

Ferney, près de la frontière suisse du canton de Genève, doit sa célébrité à l'écrivain François Marie Arouet (1694-1778) qui, à l'âge de 24 ans, prit le nom de VOLTAIRE. Ce dernier qui fonda pratiquement la localité y résida habituellement de 1758 jusqu'à sa mort. Il y créa au début des années 1770, une manufacture de montres dans laquelle il employait des horlogers réfugiés de Genève dévoués au Roi de France.
Dès 1773, près de six cents personnes travaillaient à Ferney, produisant quatre mille montres par an expédiées dans l'Europe entière, ce qui concurrençait le commerce lucratif de la ville de Genève. Voltaire prenait à cœur cette activité et utilisait ses nombreuses relations mondaines pour vendre sa production. Parmi les horlogers qui développèrent leur activité en ce lieu, figurent notamment Jean-Antoine Lépine, ainsi que Dufour et Ceret, entrepreneurs de la Manufacture Royale de montres à Ferney.


(On rencontre parfois les orthographes suivantes : Fernay, Fernaix ou Fernex).


 Quelques lettres de Voltaire

A M. de La Borde, banquier à la cour, 16 avril 1770, 'Je n'ai pas déplu à M. le duc de Choiseul en recueillant chez moi plusieurs habitants de Genève. En six semaines ils ont fait des montres, j'en ai envoyé une caisse à monsieur le duc de Choiseul lui-même. J'établi une manufacture considérable...'

Au cardinal de Bernis, 11 mai 1770 'J'ai pris la liberté d'envoyer au roi de leurs ouvrages; il en a été très content et il leur accorde sa protection. M. le duc de Choiseul a poussé la bonté jusqu'à se charger de faire passer leur ouvrage à Rome. Notre dessein est de ruiner saintement le commerce de Genève, et d'établir celui de Ferney.'

A la comtesse d'Argental, 7 décembre 1770 'J'ai commandé sur le champ, madame, à mes vulcains quelque chose de plus galant que la ceinture de Vénus, pour madame la marquise de Chalvet...'

A Madame la marquise de Deffand, 6 janvier 1771 'J'ai beaucoup de relations avec l'Espagne pour la vente de montres de ma colonie, ainsi je m'intéresse fort à M. le marquis d'Ossun, qui la protège fort...'

 

 

 

À la conquête d'un savoir-faire perdu

Depuis les années 80, il n'existe plus en France d'entreprises capables de construire des mouvements de montres mécaniques. En effet, la fabrication du cœur du mécanisme, le spiral, a cessé avec la liquidation des SPIRAUX FRANÇAIS. Pour reprendre une gamme de production, il fallait donc retrouver les technologies auparavant utilisées, tout en les améliorant et en intégrant des technologies actuelles de mesure, commande et contrôle actif.


• L'aventure commence par une rencontre, celle de TECHNOTIME HOLDING SA, une entreprise productrice de mouvements d'horlogerie à quartz, qui compte plus de 200 collaborateurs, et de FEMTO-ST, notamment le LMARC — laboratoire de mécanique appliquée R. Chaléat — qui avait travaillé dans les années 70 avec l'industrie horlogère comtoise. Le CTM, devenu depuis CTMN — centre de transfert en micro- et nanotechnologies — a joué le rôle d'intermédiaire. Ensemble, les partenaires décident de relancer la fabrication de spiraux dans une unité de Valdahon (25). L'objectif est de gagner en autonomie par rapport aux fabricants suisses, tous intégrés dans de grands groupes. Le jeu en vaut la chandelle au regard de la progression des ventes des montres mécaniques de luxe.


• Parce que c'est lui qui donne la base du temps dans une montre mécanique, avec un degré de précision de quelques secondes par jour, le spiral doit être fabriqué de manière particulièrement minutieuse. Du matériau de base à sa transformation en un spiral réglant, toutes les étapes doivent être éminemment précises et contrôlées. Le spiral a la forme d'une spirale d'Archimède ; le fil qui le compose est de 30 µm d'épaisseur (il pèse en tout 3 mg), le pas entre deux « anneaux », constant quelles que soient les conditions de température, étant de 120 µm. Le matériau utilisé est un alliage quinaire à base de fer, nickel et chrome, l'Élinvar. Une vingtaine d'années avaient été nécessaires pour en parfaire la composition. Il ne s'agissait donc pas de réinventer la poudre, mais plutôt de retrouver les aciéries susceptibles de le fabriquer, qui plus est en petite quantité. Ce point était particulièrement crucial car l'Élinvar est un alliage à coefficient thermoélastique ajustable. Or, c'est ce coefficient qui détermine la variation relative de fréquence en fonction de la température. Dans le cas de montres de qualité, cette variation Δf/f ne doit pas excéder 10-6 par °C.

• Une fois la matière première acquise, il s'agit de la transformer en un long fil de 1 mm de diamètre, parfaitement homogène. Là encore, les savoir-faire et les instruments pour travailler les métaux en faible quantité avaient presque disparu. C'est à Lyon que des artisans ont accepté ce marché. Ici commence l'ensemble des transformations et équipements qu'il a fallu réaliser. Ce fil cylindrique doit ensuite subir des revenus d'hypertrempe sous vide à 1 200°C, être tréfilé, nettoyé puis laminé entre deux cylindres pour obtenir un lacet de 30 µm d'épaisseur par 120 µm de largeur (un fil à section circulaire engendrerait des problèmes d'instabilité). Ce lacet ne peut tolérer des variations de dimensions que de l'ordre de 0,1 µm. Un système d'asservissement a donc été associé au laminoir pour contrôler l'opération. Le contrôle de l'épaisseur se fait par voie optique laser. Les informations obtenues sont ensuite transmises à des actionneurs piézoélectriques qui se chargent de repositionner les cylindres de laminage. Des transformations mécaniques et thermiques sont ensuite nécessaires pour former les spiraux proprement dits (estrapadage, puis recuite sous vide pour relaxer les contraintes).


• Au total, douze machines ont été pensées au LMARC. Si les pièces composantes des machines ont été fabriquées par l'industrie régionale de sous-traitance, le laboratoire a conçu les équipements et mis au point les appareils sur place. Outre Gérard Lallement, impliqué à temps plein, quatre personnes, financées par TECHNOTIME, ont participé durant trois ans et demi à ce projet : deux étudiants en préparation de diplôme de recherche technologique et deux techniciens en mécanique et électrotechnique.


• Pour réaliser cette performance, les acteurs ont su concilier deux aspects qui peuvent paraître antinomiques : l'appropriation de savoir-faire anciens (bien qu'ils ne datent que de vingt ans !) et l'intégration de technologies nouvelles pour améliorer les procédés. La direction de la valorisation de l'université de Franche-Comté, qui participe aux liens entre les laboratoires et les entreprises, a accompagné ce projet. Gageons que la montre mécanique, tout en gardant ce qui fait son charme, continuera à se perfectionner.

28 février 2006

Gérard Lallement / Département LMARC Institut FEMTO-ST / Université de Franche-Comté / http://endirect.univ-fcomte.fr