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Nicolas G. Hayek, Directeur Général  

Nicolas G. Hayek, directeur général de Breguet

Nicolas Hayek, le patron du groupe Swatch, descend à la fois des Croisés, ces aventuriers partis à la reconquête des lieux saints, et des Américains, pas moins aventuriers, à la quête d'un nouveau continent. De quoi hériter suffisamment d'audace pour parvenir à la tête du plus grand groupe horloger mondial (20.000 employés et plus de 4 milliards de chiffre d'affaires), dont il contrôle également les actions. Pourtant, au départ, Nicolas Hayek se destinait à la physique nucléaire. «C'était juste après la guerre; pour nous tous à l'époque, l'atome devait être à la fois source de paix éternelle et de richesse pour le monde entier. Heureusement, j'ai changé de voie, sinon j'aurais eu le sentiment d'avoir raté ma vie», avoue-t-il.

Nicolas le vif, au coeur de lion

Né au Liban d'une mère chrétienne et d'un père américain, dentiste et professeur à l'Université américaine de Beyrouth, Nicolas Hayek vit une jeunesse heureuse, entre un campus dominant la Méditerranée et le village de Khoura, berceau de sa famille maternelle (c'est aussi celui du président de Ford). Bercé par la culture française, il fréquente l'école des soeurs et montre déjà un solide caractère. «Un jour, se souvient-il, ma maîtresse m'a demandé de réciter un petit poème devant mes camarades et leurs parents, et je leur ai dit: «Moi, je m'appelle Nicolas le vif et j'ai un coeur de lion»! Il avait alors quatre ou cinq ans.

Ses parents viennent ensuite en France, il avait alors 12 ans. C'est là qu'il effectue sa scolarité puis un diplôme de mathématiques, physique, chimie, dans le but de devenir physicien nucléaire. Les mathématiques, qui le passionnent, le poussent à effectuer un stage dans l'actuariat chez le professeur Jecklin à la compagnie de réassurance de Zurich. C'était en 1949, il avait alors 21 ans et ce stage va bouleverser ses plans de carrière.

«C'est à ce moment que j'ai eu la chance de rencontrer ma femme dont le père possédait une petite fonderie spécialisée, entre autres, dans la fabrication des sabots de freins des wagons CFF. L'affaire employait une vingtaine de personnes et était installée à Kallnach, dans le canton de Berne. J'avais prévu de poursuivra mes études aux Etats-Unis quant mon beau-père, Edouard Mezger, fut victime d'une attaque cérébrale. Il avait deux fils, l'un était violoniste et l'autre n'avait que 15 ans. Tant ma femme que ma belle-mère me supplièrent donc de rester pour gèrer l'affaire.»

Dans la peau du patron et dans celle des ouvriers

Nicolas Hayek était jeune, ne parlait pas un mot de schwytzerdütch donc regardé de travers par les employés qui ne croyaient pas en lui; il décide néanmoins de relever le défi. Il se met à la fois dans la peau di patron et dans celle des ouvriers, travaillant avec eux sur les machines, apprenant la langue en six mois, développant la production et se lançant déjà dans des stratégies marketing audacieuses. «En augmentant la production, j'ai pu constituer un important stock de sabots de freins que j'ai proposé d'un coup aux CFF. Cela n'a pas été facile mais ils ont fini par tout m'acheter ce qui nous a permis d'acquérir, pour mon beau-père, les ' bâtiments de l'usine qui, jusqu'alors, étaient loués.»

Crédit de 3000 francs

Mais, en 1957, le beau-père est suffisamment remis pour reprendre le travail et, comme une entreprise ne peut être dirigée par deux chefs, Nicolas Hayek décide de créer sa propre affaire d'engineering, spécialisée au début dans toutes ce qui concerne les fonderies et aciéries. «J'ai loué un petit bureau, de'-mandé un crédit de 3000 francs à une banque qui a pris nos meubles en gage, et proposé mes services à trois grandes entreprises suisses que je connaissais bien. Toutes les trois, en même temps, ont refusé. Je m'en rappelle comme si c'était hier, c'était le 1er août 1957, tout le monde faisait la fête durant l'après-midi et moi je pleurais, j'avais une famille, des enfants et pas un sou en poche. Mais, le lendemain, j'ai décidé d'attaquer en force les pays européens qui étaient en pleine reconstruction. C'est ainsi que j'ai signé mon premier contrat avec l'Allemagne, une affaire très compliquée concernant une fonderie de pièces pour Mercedes. Cela m'a rapporté 10 000 marks (il valait alors 1,20 franc suisse) et je me suis senti riche!»

Spécialiste des aciéries et fonderies

Et surtout, le patron de l'entreprise s'est vanté auprès de ses copains entrepreneurs qu'il avait déniché un Suisse brillant. On commence ainsi à s'arracher les services de Nicolas Hayek qui, en quelques années, devient le spécialiste mondial des problèmes d'aciéries et de fonderies. «Cela m'a beaucoup aidé par la suite quand il s'est agi de travailler sur les alliages spéciaux destinés aux spiraux que fabrique notre société Nivarox», précise-t-il. Mais on n'en est pas encore là. Pour l'instant la Suisse découvre enfin la société de conseil Hayek Engineering qui réorganise les CFF, la radio, l'administration de la Ville de Zurich et bien d'autres comme Ringier, Edipresse ou le Tages-Anzeiger et qui développe des stratégies d'entreprises, réalisant elle-même ces projets.

La théorie du kiosque à bananes

«Nous nous sommes spécialisés dans les organisations très complexes. Pour comprendre ce que cela veut dire, il y a un exemple que j'aime citer, celui du kiosque à bananes. Si je suis tout seul à travailler dans mon kiosque, tout est simple: j'achète des bananes, je les vends avec un bénéfice avec lequel j'achète un peu plus de bananes, etc. Le jour où je demande à ma femme d'ouvrir, elle aussi un kiosque, j'ai besoin d'une minuscule organisation. En effet, quand elle a tout vendu alors que pas moi, il faut que je lui envoie une partie de mon stock. C'est encore facile à maîtriser. Mais, le jour où je possède 35 000 kiosques à bananes, oranges, cigarettes, chocolats, journaux et 20 000 autres produits, plus personne ne peut les contrôler tout seul, il faut alors une organisation particulièrement complexe pour que cela marche. C'est ma philosophie de l'organisation - ne faire que ce qui est absolument nécessaire pour contrôler et faire croître le système, et pas une case de plus.»

En même temps, Nicolas Hayek est un rebelle qui ne veut pas se fondre dans le moule de l'injustice, qui remet toujours tout en question. C'est là que survient l'épisode des chars Léopard de l'armée suisse, qui l'a profondément marqué. «Un jour, c'était en 1983, Adolf Ogi m'appelle à la maison pour me demander d'étudier le contrat d'achat à l'Allemagne de 200 chars Léopard ou leur production en Suisse. L'Allemagne, en fait, ne vendait que des licences. Le problème était qu'en Allemagne ces engins valaient 3 millions de marks chacun tandis qu'ils revenaient à 12 millions de francs s'ils étaient fabriqués chez nous. Le Parlement me donna un contrat d'étude de la production et des coûts en Suisse. J'ai réfléchi à la question durant trois mois et rendu un rapport qui mettait le doigt sur des pratiques abusives. Il y a eu une horrible cabale contre moi dans tous les journaux, cela a été très dur...»

A la sauvegarde de l'horlogerie suisse

Considéré par le peuple comme un homme courageux, Nicolas Hayek attire ainsi l'attention des banques dont quelques-unes voulaient se défaire de leurs intérêts dans l'horlogerie, prêtes à les vendre aux japonais. «Elles m'ont contacté en me disant: «Dans un mois, tu nous fournis un rapport.» Plusieurs s'attendaient à ce que je démontre que la seule solution était de tout vendre.»

La perspective de perdre le savoir-faire et les places de travail de la Suisse dans ce domaine a fait saigner le coeur de Nicolas Hayek, lui qui a toujours privilégié l'homme plutôt que l'argent mais ce n'est pas avec des arguments humains que l'on convainc des banquiers, d'autant plus que la main-d'oeuvre était bien moins chère au Japon qu'en Suisse. «J'ai alors pu prouver, presque scientifiquement, que ce n'était pas la différence de salaire qui était le problème, mais les lacunes d'entrepreneurs et de pilotes pour diriger le bâteau dans la tempête.» Et, pour faire bon poids, Nicolas Hayek propose de lancer la Swap afin d'occuper le bas de gamme dans lequel la Suisse ne produisait plus rien. De quoi affoler quelques banquiers qui avaient fait un premier pas mais ne voulaient pas aller plus loin. «Ils m'ont dit: «D'accord mais tu dois acheter 51% de la société.» Le capital était de 300 millions francs, il me fallait sortir 151 millions. Je n'avais pas assez d'argent j'ai du chercher des partenaires, j'ai même mis des annonces dans les journaux... mais nous y sommes arrivés sans rien emprunter aux banques car je hais les dettes.»

Cultivé et pédagogue

La suite, le succès du Swatch Groupe ses plus de 700 millions de francs de bénéfice annuel, on connaît. De quoi oublier la vraie personnalité de Nicolas Hayek qui a su rester un homme simple, extrêmement cultivé et pédagogue. «Le jour où j'ai eu assez d'argent pour que ma famille ne meure pas de faim, je n' ai plus pensé. Pour moi, constituer de la richesse, c'est créer des places de travail, de nouveaux produits, de l'imagination.» Sur son bureau, un livre de poésie française annoté et bourré de post it Sans l'ouvrir, il vous déclame 'Le lac' de Lamartine ou des vers de Hugo. A son mur, le célèbre poème de Kipling: «Tu seras un homme, mon fils.» Ses employés le considèrent plus comme un illustre professeur d'Université que comme un patron autoritaire. «Je ne dis jamais à quelqu'un «tu as mal fait», je lui explique comme j'aurais fait moi-même et montre comment. Bien sûr je suis obligé parfois d'utiliser la puissance mais c'est toujours en dernier recours.»

Un grand musée à Genève

Au point que, grand patron d'un groupe immense, il n'a pas craint de retrousser ses manches pour prendre la direction de Breguet, la dernière marque qu'il a achetée, pour aller personnellement au front. Il est vrai que Breguet est un joyau, trop longtemps abandonné, et qu'il veut lui même lui rendre tout son éclat. «Mon but, dans la vie, est d'essayer d'aider à créer une société qui permette à chacun d'être un peu plus heureux, à épanouir sa personnalité sans que cela empiète sur la personnalité de son voisin.» C'est ainsi que Nicolas Hayek s'apprête a ouvrir à Genève un grand musée consacré aux marques du groupe Swatch, doublé d'un centre de formation et de marketing dans les métiers de l'horlogerie. Un énorme investissement en perspective mais qui, une fois encore, montre la jeunesse et l'enthousiasme du patron.

Tribune des arts / septembre 2001