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Révélations sur les montres en bois des Bronnikov
Publié le 02 Juin 2006
    

Nombre de légendes circulent sur ces extraordinaires curiosités horlogères produites au XIXe siècle à Viatka en Russie.

Chaque mois, Arnaud Tellier, directeur du Patek Philippe Museum, dévoile dans la Tribune des Arts une page des riches collections du musée.

par Arnaud Tellier

Fruit d’une récente acquisition, vous pouvez aujourd’hui découvrir dans une des vitrines du Patek Philippe Museum de Genève une étrange montre accompagnée de sa chaîne et de sa clef de remontage, précieusement conservées dans leur étui, le tout entièrement réalisé en bois. Cette curiosité horlogère est l’oeuvre d’un horloger issu d’une dynastie d’artisans russes du XIXe siècle: les Bronnikov.
Grâce aux récentes recherches du Dr Theodore R. Crom, ingénieur américain à la retraite, amateur d’horlogerie ancienne et auteur de plusieurs livres sur les outils d’horlogerie qui font autorité, et de la précieuse aide qu’il obtint de la part de Yuri Y. Yudin, un banquier russe, notre connaissance sur le sujet est aujourd’hui renouvelée. Ce qui a permis de rétablir de nombreuses erreurs reportées d’écrits en écrits sur cette production.
Quatre générations d’artisans du nom de Bronnikov sont répertoriées dans la ville de Viatka (ou Kirov). Le plus ancien est Ivan T. Bronnikov (vers 1770-1860), un habile menuisier et tourneur. A l’occasion d’une exposition artisanale et agricole en 1837, le Conseil municipal de Viatka lui demande de présenter quelques objets faits de sa main. Il refuse, prétextant son âge, mais propose que son fils, Semyon Ivanovitch (1800-1875), apporte sa contribution par «de petites choses». Pour l’occasion, celui-ci réalise une montre de poche entièrement faite en bois, prouesse qui impressionne fortement. Le tsarévitch, le futur Alexandre II (1818-1881), visitant l’exposition en fera acquisition. Encouragé par son succès, Semyon continue de fabriquer des montres en bois, mais également en ivoire. S’il crée d’autres objets, tels que des boutons de manchette, des médaillons ou de petits coffrets, l’impact de ses montres l’amène à orienter sa carrière vers l’horlogerie.

Contes et légendes

Une légende veut que Semyon, ayant eu entre les mains une montre appartenant à un riche marchand, se soit enfermé durant plusieurs mois, au péril de sa santé, pour produire une montre en bois si extraordinaire qu’elle fut acquise par l’empereur du Japon. Cette histoire est aussi contée sous une autre version disant qu’il aurait fallu six annéesà Semyon pour réaliser cette montre (1827-1833) qu’il offrit à l’empereur de l’Empire du soleil levant. Une variante dit que sonépouse, anxieuse de l’état de son mari, fit venir des fonctionnaires qui le conduisirent à l’asile. Un an plus tard, après s’être assurés de sa santé mentale, les médecins le laissèrent partir et il put ainsi réaliser sa montre. On dit encore que ce travail est d’une telle envergure qu’il ne produisit pas plus de dix montres durant toute sa vie ou que son labeur le fit devenir aveugle mais qu’il continua malgré sa cécité à créer des montres.
Il est souvent dit que c’est par manque de métaux que cet horloger ou ses descendants ont réalisé leurs montres en matière organique. Cette affirmation est fausse car Viatkaétait un important centre métallurgique. Il faut plutôt en chercher la raison dans le métier de leur aïeul, Ivan, et dans le succès remporté par les premières montres de Semyon. Il est également dit que c’est en raison des conditions climatiques de la région qu’ils les réalisèrent ainsi. Or, sià l’opposé du métal, le bois n’est pas sujet aux variations thermiques générées par des températures très élevées ou extrêmement basses, il n’en demeure pas moins que ces «gardetemps» tout en bois ne conservent le temps que de façon fort peu précise. Là non plus, ce n’est pas une raison valable. Il faut plutôt penser que ces artisans, ayant un créneau commercial viable et les capacités d’y répondre, l’ont tout simplement exploité. Ces montres, qui n’étaient pas conçues pour une utilisation quotidienne,étaient en fait de luxueuses curiosités, véritables tours de force alors à la mode, parfaits souvenirs ou présents, rares et chers. Leurs prix de vente était important; il en coûtait à l’acheteur approximativement 120 roubles la pièce, alors qu’une montre en or valait entre 90 et 100 roubles.

Montre réalisée en bois de différentes natures, quelques éléments étant en os et en ivoire. Accompagnée de son écrin de protection, de sa chaîne et de sa clef de remontage, le tout étant également entièrement fait en bois. Mouvement avecéchappement dérivé de celui à cylindre. Intérieur du fond du boîtier signé en vieil alphabet cyrillique. Mikhaïl Semyonovitch Bronnikov Fils, Viatka, dernier tiers du XIXe siècle. Inv. S-786.

Horlogers de père en fils

Semyon a sept fils, parmi lesquels Mikhaïl et Nikolaï Semyonovitch qui poursuivent l’oeuvre de leur père. Le dernier horloger connu de la famille est Nikolaï Mikhailovitch, le fils de Mikhaïl. Il quitte Viatka pour Moscou en 1909 ou 1910 et y travaille semble-t-il pour la maison Paul Buhré.
Comme beaucoup d’artisans de leur temps, les Bronnikov présentent leurs produits lors d’expositions locales ou régionales mais égalementà Moscou et à Saint-Pétersbourg. C’est ainsi qu’en 1867, le ministre russe des Affaires étrangères leur commande deux paires de montres; elles sont réalisées en un mois et demi. Un prix d’honneur leur sera attribué à l’Exposition de Saint- Pétersbourg. Autre exemple: en 1896, Mikhaïl Semyonovitch remporte une médaille d’argent pour une montre accompagnée de sa chaîne qu’il présente à l’Exposition industrielle de toutes les Russies à Nizhny Novgorod. Si ces manifestations permettent d’obtenir une certaine renommée grâce aux récompenses obtenues, il n’en demeure pas moins que tout artisan doit vendre sa production. Les Bronnikov commercialisent leurs garde-temps depuis leurs ateliers de Viatka ou depuis les centres artisanaux des«zemstvo» (districts) régionaux ou provinciaux.
En tout, sur trois générations, leur production horlogère de la dynastie Bronnikov peut être estimée à quelques cinq cents montres, créées sur près de trois quarts de siècle. Un plus grand nombre de pièces aurait nécessité une industrie d’horlogerie dans la ville, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Le nombre de montres ayant survécu peut être évalué à environ deux cents. La plupart sont signées mais ne portent pas toujours les initiales de leur fabricant, ce qui les rend difficiles à attribuer et à dater. La signature est gravée à l’intérieur du fond du boîtier en vieil alphabet cyrillique.

Inhabituelles jusqu’au bout

Les mouvements de ces montres sont faits de divers bois, incluant le noyer, le chèvrefeuille, le buis, le palmier ou le bambou durci. Les boîtiers sont en buis, et après 1895, en bouleau, tandis que les cadrans sont souvent décorés avec de l’ivoire ou de l’os, occasionnellement avec de la nacre. Les montres sont parfois conservées dans leur écrin de protection, et peuvent être accompagnées d’une chaîne et d’une clef de remontage. Mais les trouver complètes est devenu fort rare.
Du point de vue technique, les montres des Bronnikov sont d’une belle facture et présentent une construction inhabituelle. Au lieu d’avoir les roues placées entre deux platines, soit dans une cage, comme c’est communément le cas jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ou entre une platine de base et des ponts, ce qui se généralise petit à petit après 1800, c’est ici le dos du cadran qui sert de platine de base tout en faisant aussi partie intégrante du boîtier. Le rouage de minuterie qui conduit les aiguilles est ainsi apparent au centre du cadran. Cette disposition est récurrente sur les presque soixantequinze ans de production, bien que l’on constate également une évolution dans la forme du calibre (ponts et coq), ainsi que des changements dans le nombre de dents des mobiles (roues et pignons). Le genre en est très classique, ce qui a souvent induit une datation erronée; nombre de ces montres ont été jugées comme provenant des années 1820 alors qu’elles ont été créées entre la fin des années 1830 et le début du XXe siècle.
Notons encore que ce type de construction fut repris à la fin du XIXe siècle par l’horloger américainétabli à Genève, Albert Henry Potter (1836-1908), avec ses montreséconomiques manufacturées aux Charmilles à Genève (1891- 1895). Idée également à la base, au début des années 1980, de la Swatch.
En Russie, les montres Bronnikov sont conservées dans de nombreux musées et dans quelques collections particulières. Plus près de nous, on en expose au Mathematisch- Physikalischer Salon de Dresde, au Musée International d’Horlogerie de La Chaux-de- Fonds et au Uhrenmuseum Beyer de Zurich (deux montres: une en bois, l’autre en ivoire). Quant à la montre illustrée dans cet article, c’est celle du Patek Philippe Museum. Elle provient de la collection de l’horloger et historien allemand Jürgen Abeler, dont le musée privé, le Wuppertaler Uhrenmuseum de Wuppertal en Rhénanie-du-Nord- Westphalie, est aujourd’hui démantelé.

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Patek Philippe Museum,
7, rue des Vieux-Grenadiers,
1205 Genève. Tél. 022 807 09 10.
www.patekmuseum.com
Ma-ve: 14 h-17 h. Sa: 10 h-17 h.
Fermé les jours fériés. Visites guidées:
en français, tous les mercredis à 14 h 15;
en anglais, tous les vendredis à 14 h 15.

Tribune des Arts - Juin 2006 - No342