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C’est le grand remue-ménage dans le landernau horloger
Publié le 09 Septembre 2002
 
REVUE DE PRESSE >

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Nicolas Hayek n'a pas fait que des heureux en annonçant que, dès 2006, ETA ne livrerait plus d'ébauches mais seulement des mouvements terminés.

Durant ces presque deux semaines, on a tout entendu. Certains disaient que le Swatch Group devrait rendre des comptes et que la ComCo allait le remettre au pas, car il n'est pas normal qu'il exerce un pareil monopole. D'autres disaient que cette décision était scandaleuse parce qu'elle menace des centaines de postes de travail. D'aucuns n'hésitaient pas à parler de méthodes staliniennes et faisaient amèrement remarquer que le patron du Swatch Group, qui se targue de libéralisme, avait de bien curieuses méthodes pour l'appliquer. Bref, 1a Communauté horlogère était en rogne. Pas toute la communauté, c'est à préciser, car toutes les marques qui sont de vraies manufactures sont pratiquement à l'abri de ce genre de décision.

De fait, cette décision ne touche pas toutes les marques qui utilisent des mouvements ETA. Si on prend la peine de bien analysez la décision prise par Nicolas Hayek, on peut en tirer un certain nombre d'indications.

D'abord, les marques qui achètent des mouvements terminés et les posent dans des boites, mettent un cadran et leur nom dessus ne sont absolument pas touchées. Ces entreprises continueront de recevoir les mouvements ETA terminés et pourront continuer à créer des produits dont l'originalité réside surtout dans le design, puisque la technique ressortit au Swatch Group. Il faut savoir que cela touche un très grand nombre d'entreprises horlogères, qui ne sont pas forcément les plus connues mais qui, mises ensemble, représentent un gros pourcentage des exportations horlogères suisses.

Sont particulièrement touchées toutes les entreprises qui se fournissent en hase ETA et ajoutent leur particularité. Il faut savoir qu'ETA a mis au point un certain nombre de mouvements. Parmi eux, on peut citer le célèbre 2892. Ce mouvement de base est un peu comme un excellent moteur VW. Mais, pour certaines entreprises, il est bien difficile de vendre du produit dit technique en équipant leurs montres de simples mouvements 2892. Alors, ces maisons commandent des ébauches, c'est-à-dire des pièces détachées qui servent à fabriquer les mouvements, les assemblent et y ajoutent, qui une phase de lune, qui un chronographe, qui un quantième perpétuel, etc. Et lorsque 1a montre est terminée, sur base 2892 et adjonction, les marques en question claironnent qu'elles sortent une nouveauté technique formidable.

Bien sûr elles se gardent bien d'inscrire en grand que la base est un mouvement ETA. Et cela fâche Nicolas Hayek, car ces marques sont précisément les concurrentes directes d'Omega , Breguet ou Blancpain, marques du Swatch Group qui, comme toutes les marques, doivent se battre pour conquérir les marchés. Donc la direction du groupe ne veut plus faciliter la concurrence.

Autre élément, et Nicolas Hayek ne cesse de le dire, lorsqu'il a repris les usines d'Ebauches SA, qui forment la base industrielle du Swatch Group, il n'a trouvé personne pour investir avec lui dans l'outil de production. Aujourd'hui il ne trouve pas très normal qu'on l'accuse de monopole, ce qui semble bien compréhensible.

Cette décision jette aussi une lumière crue sur l'appareil de production de l'horlogerie suisse et il serait peut être temps que chacun s'en rende compte, A part le Swatch Croup, seules quelques marques sont capables de produire leurs propres mouvements. Il s'agit de Girard-Perregaux, Patek-Philippe, Rolex, Jaeger-LeCoulltre, Cartier pour une partie au moins, Parmigiani. Chopard pour toutes les montres mécaniques LUC, Audemars Piguet pour une partie aussi, ainsi que Zenith.
A notre connaissance il n'y a pas d'autres capacités de production de mouvements, tout au moins dans des séries industrielles.

Evidemment, quand tout allait bien, toutes les marques qui ne sont pas des manufactures avaient un peu oublié qu'il aurait été intelligent d'investir dans des capacités de production au niveau des mouvements. Si cela avait été fait, avec ou en dehors du Swatch Group, on n'en serait pas là et toutes ces entreprises qui ont prospéré sur la transformation d'ébauches de base d'ETA pour fournir des mouvements plus sophistiqués à leurs clients auraient moins de souci. Bien sûr, notre propos n'est pas de faire leur procès, car ce sont des postes de travail qui sont en jeu mais c'est un simple constat.

Et puis cette décision ne fait pas que des malheureux, Toutes les entreprises qui fabriquent leurs propres mouvements se disent qu'elles pourraient développer leur outil de production. Certaines parlent même de s'allier pour construire des ébauches qui pourraient servir plusieurs groupes et, si c'est encore une vue de l'esprit dans la fabrication des ébauches, c'est une réalité dans le domaine des spiraux, autre secteur sensible qui est, pour l'instant, pratiquement totalement dans les mains du Swatch Group.

Notre propos n'est pas de dire qui a tort ou raison dans cette affaire. En revanche, le constat est là: elle a le mérite de poser les vraies questions sur l'avenir industriel d'un secteur économique qui a de très beaux jours devant lui mais qui doit absolument se structurer et se diversifier s'il veut garder le leadership mondial. Aussi fâchés qu'ils soient, les acteurs les plus concernés de cette histoire feraient bien une fois de s'asseoir à une table pour discuter de l'avenir et éventuellement des investissements qu'il y aurait à faire pour éviter de telles tensions dans le futur. Mais pour que cette discussion soit couronnée de succès, il faut arrêter de jouer au poker menteur.

L'Agefi / Eric Othenin Girard / 6 septembre 2002