La technique de l'émail est ancienne à Genève. La mention de joyaux ornés d'émaux que, dès le début du XVe siècle, les orfèvres genevois - dont nous connaissons quelques noms - exécutent pour la cour de Savoie et pour la Seigneurie de Genève, témoigne que cet art est déjà prospère et apprécié. Leurs oeuvres ont malheureusement disparu, ou ne sont pas identifiées, et l'on n'en peut citer que de rares exemples du XVIe siècle. H. Naef rappelle que Jean Duvet, alias Droz, de Dijon, reçu bourgeois de Genève en 1541, où il exécute des fresques et des vitraux, est l'auteur en 1555 du «bâton de la justice que porte le Sgr. Lieutenant », et il identifie celui-ci avec une masse conservée à l'Hôtel-de-Ville de Genève : les armoiries y sont en émail. Au Musée d'Art et d'Histoire, le chaton d'une bague en or de la fin du XVIe siècle contient sous un cristal une petite figurine d'un roi trônant : armes parlantes de la famille Royaume, dynastie de potiers d'étain genevois au XVIe siècle. La tradition l'attribue à la femme du potier d'étain Pierre Royaume, originaire de Lyon, habitant de Genève en 1572 et bourgeois en 1598, soit à Catherine Cheytel, la légendaire «Mère Royaume» qui, le jour de l'Escalade de 1602, contribua à la défense de la ville en jetant sa marmite - plutôt un pot d'étain - sur les assaillants. « Elle porte, en chaton sous un médaillon de cristal, une figure de roi en ronde bosse, couronnée et cuirassée d'or, tenant un sceptre. Le fond est émaillé en bleu, à l'exception du soleil d'or, la figure est en blanc, le trône d'un beau rouge transparent ; le corps de la bague est émaillé de blanc et de rouge. Ce petit bijou, d'un travail très précieux, peut donner une idée de la technique des émaux sur relief » .
L'art de l'émail est transformé au XVIIe siècle par un procédé nouveau, celui de la peinture en miniature sur émail. L'orfèvre français Jean Toutin, né à Châteaudun en 1578, qui travaille à Blois et à Châteaudun, et meurt à Paris en 1644, en est sans doute l'initiateur, bien que nous ne possédions de lui aucun émail certain, et elle est utilisée avec succès par son fils Henry, né à Châteaudun en 1614, mort à Paris après 1683. Le Musée de Genève possède une oeuvre capitale d'Henry Toutin, "Alexandre dans la tente de Darius", d'après Lebrun, qui, signée et datée de 1671, a cependant été jadis attribuée à Petitot.
Née en France, la peinture sur émail est introduite au XVIIe siècle à Genève, on ne sait par qui - ce n'est en tout cas point par Petitot, qui ne fait pas de longs séjours dans sa ville natale avant 1687. Elle prête la finesse de son dessin et la richesse de sa polychromie aux portraits et aux scènes qui ornent les montres, les tabatières, les bijoux. Avec l'orfèvrerie et l'horlogerie auxquelles elle est désormais étroitement associée, elle assure jusqu'à nos jours la réputation des peintres miniaturistes genevois - tous ceux-ci ont en effet décoré des montres - qui en perfectionnent la technique. Ce sont eux qui, par exemple, inventent l'émail "sous fondant", ou "émail de Genève", utilisé après 1760 ; cette couche incolore, qui se polit à la machine, sert de glaçure protectrice à la peinture, et permet de supprimer le boîtier extérieur de la montre. «Ce sont les effets obtenus par cette peinture sous fondant qui donnent à la peinture sur émail de Genève son aspect particulier lui assurant désormais la suprématie en Europe». L'art de l'émail est devenu par suite un art essentiellement genevois. «Genève occupe dans l'histoire de l'émail une place importante; elle a repris l'héritage de la peinture de Blois, et lui a donné une expression définitive. On peut presque dire que, sans Genève, il n'y aurait pas eu d'art de l'émail en Europe au XVIIIe siècle et au début du XIXe.»
Petitot et Bordier, écrit Rigaud en 1845, ouvrent la série des vrais artistes genevois. «Avec Petitot, en effet, la peinture sur émail atteint immédiatement une perfection d'art et de technique rarement égalée plus tard. Jean I Petitot naît à Genève en 1607. Après son apprentissage chez Pierre Bordier, joaillier et orfèvre, il voyage avec son maître en France, et tous deux s'initient à Blois à la peinture sur émail auprès de son créateur Jean Toutin. Passés en Angleterre en 1637, ils y ouvrent un atelier et y acquièrent une grande réputation. Petitot laisse Pierre Bordier à Londres et se fixe à Paris en 1644, avec Jacques Bordier, cousin de Pierre, qu'il a rencontré à Londres. Il collabore désormais avec ce peintre sur émail jusqu'à la mort de celui-ci. Huguenot, la Révocation de l'Edit de Nantes le chasse de France. Après un nouveau séjour à Londres en 1686, il s'établit à Genève et meurt à Vevey en 1691. Le musée de Genève possède plusieurs émaux qui permettent d'apprécier la valeur de cet artiste. «D'une palette très sobre, il tire des effets de couleur admirables ; rien n'approche l'enveloppe et le modelé de ses merveilleux portraits, minuscules chefs-d'oeuvre qui, ne dépassant généralement pas trente millimètres, étaient destinés à orner des boîtes, des médaillons, des bracelets».
Son fils Jean II Petitot, né en 1653, travaille à Paris dans l'atelier de son père dont il a embrassé la carrière, puis en Angleterre ; il retourne à Paris et meurt dans son château de Maison-Seule, à la Queue-en-Brie. La réputation du père a porté préjudice à celle du fils, dont le talent, toutefois, à en juger par les portraits connus, n'est pas négligeable. « A la pointe de son pinceau, dont certains ont nié la finesse, il s'est gagné finalement un château... Qu'un portraitiste en émail puisse acquérir un domaine, la chose vaut d'être marquée. La réputation de Petitot fils ne peut qu'y gagner».
Si l'on connaît quelques émaux de Pierre Bordier, on n'en possède aucun qui soit signé par le collaborateur et beau-frère de Jean I Petitot, Jacques Bordier, né à Genève en 1616, mort à Blois en 1684.
Les Huaud ne sont pas inférieurs à Jean Petitot. « Dans l'ensemble de leurs oeuvres, les frères Huaud restent au premier rang parmi les peintres émailleurs du XVIIe et du XVIIIe siècles». «Dans la décoration de la montre, les Huaud vont mettre les ateliers de Genève au niveau artistique de ceux de Blois ». C'est, en effet, en grande partie à eux que Genève doit l'essor du décor de la montre dont elle va bénéficier pendant longtemps. Fils d'un orfèvre poitevin, Pierre I Huaud naît à Châtellerault vers 1612, et vient à Genève en 1630, à l'âge de 18 ans. Apprenti de l'orfèvre Laurent Légaré, il est reçu maître orfèvre et bourgeois en 1671, et meurt en 1680. Il se spécialise sans doute dans la peinture sur émail - peut-être a-t-il passé par Blois - mais on ne connaît aucune oeuvre certaine de lui. M. E. Jaquet songerait toutefois à lui attribuer une montre émaillée du musée de Cluny, de l'horloger genevois Martin Duboule. Ses trois fils sont ses élèves et travaillent sans doute avec lui jusqu'à sa mort.
Pierre II, l'aîné, né à Genève en 1647, fait en 1685 un premier séjour à la cour de l'Electeur de Brandebourg, revient à Genève en 1686, repart pour l'Allemagne où il est nommé peintre de l'Electeur en 1691 ; il y meurt après 1696 et avant 1698. Le plus habile, mais aussi le moins connu des trois frères, il signe ses oeuvres - la plus ancienne pièce datée est de 1679 - «Pierre Huaud l'aisné», ou «Petrus Huaud major natu», comme on le voit sur deux montres et un portrait de 1688 qu'il a faits à Genève et qui sont conservés dans le musée de cette ville. Le deuxième fils de Pierre I, Jean-Pierre Huaud (1655-1723), signe seul « Huaud le Puisné » ; le troisième, Ami Huaud (1657-1724), ne signe jamais seul, mais associé avec Jean-Pierre. Leur signature commune est «les deux frères Huaud les jeunes», «les deux frères Huaud », « les frères Huaud ». Nés à Genève, ils sont nommés en 1686 peintres en émail de l'Électeur de Brandebourg, et rentrent en 1700 dans leur ville natale qu'ils ne quittent plus jusqu'à leur mort. François Huaud, fils de Jean-Pierre (1701-1729), continue cette dynastie d'artistes, mais meurt à 28 ans sans avoir pu produire beaucoup et donner la mesure de son talent.
Théodore Turquet de Mayerne, né à Genève en 1575, est médecin et chimiste. Etabli à Paris, et médecin ordinaire d'Henri IV, puis en Angleterre auprès de .Jacques I, il rentre en Suisse après l'exécution de ce roi, à Aubonne, dont il possède la baronnie depuis 1620 ; il retourne en Angleterre et il meurt à Chelsea en 1655. Il appartient à l'histoire des arts genevois par les portraits sur émail qu'il fait à Paris et à Londres, par ses recherches sur les couleurs nécessaires à cette technique ; il trouve en effet la fabrication du pourpre par le perfectionnement des plaques de cuivre, supports de la pâte d'émail destinée à la peinture. Ses découvertes, il les communique à Petitot avec qui il est lié.
Le XVIIIe siècle est la période la plus florissante de la peinture sur émail, autant par la qualité de ses représentants que par leur nombre - on en compte 77 en 1789 ; leur active production doit répondre à de multiples commandes, sur place comme au dehors. Les meilleurs peintres genevois s'y sont essayés au début de leur carrière, ou par délassement:
E. Liotard (1702-1789), dont le musée de Genève possède plusieurs oeuvres, une scène mythologique, «Diane et Endymion», qu'il peint en 1722 à l'âge de 20 ans; le portrait de Marie-Thérèse d'Autriche, d'après le pastel de 1744 ; on connaît aussi de lui une montre émaillée; François Ferrière (1752-1839).
Citons, parmi les peintres les plus réputés:
- Alexandre de la Chana (1703-1765), cousin germain de Jacques Bordier ;
- Jacques Thouron (1749-1789), portraitiste de premier ordre, qui part pour Paris où il est nommé «peintre de Monsieur» ;
- Jean-François Soiron (1756-1812), d'un métier impeccable, trop parfait pour n'être pas un peu froid » ;
- Jean-Abrahant Lissignol (17491819) ;
- Henri L'Evêque (1769-1832) ;
- Jean-Louis Richter (1766-1841), dont on peut admirer au Musée de Genève des tabatières à paysages et à figures qui sont au nombre des oeuvres les plus achevées de cette époque, soit des dernières années du XVIIIe siècle.
A cette date, et au début du XIXe, la peinture sur émail de Genève est à son apogée. Les peintres allient à une technique insurpassable un sens artistique très sûr et nuancé, de mesure et d'harmonie.
Ceux du XIXe siècle maintiennent ces admirables qualités techniques, autant dans les portraits sur émail que dans le décor de la montre. Toutefois, dès le second quart de siècle, une exécution trop minutieuse et trop sèche donne à leurs oeuvres de la raideur et de la froideur, et ne leur permet pas le plus souvent d'égaler leurs devanciers. De nouvelles conditions économiques, des changements de goût, suppriment les belles montres et les tabatières émaillées, maint autre bijou qui exigeait jadis l'émail. Et l'on a pu dire que le XIXe siècle a vu la décadence de cet art que le XVIIIe siècle avait su élever si haut. Nos artistes contemporains ont eu à tâche de le réhabiliter, de lui trouver de nouvelles applications, et le font souvent avec succès.







