Chaque mois, Arnaud Tellier, directeur du Patek Philippe Museum, dévoile une page des riches collections du musée.
Alors que les éditions 2002 de la Foire internationale de l'Horlogerie de Bâle et du Salon International de la Haute Horlogerie de Genève viennent de fermer leurs portes, revenons quelques 150 ans en arrière pour découvrir ce que fut le premier rendez-vous international horloger.
On doit l'initiative de la "Grande Exposition" de Londres à Henry Cole, un proche du prince Albert, époux de la reine Victoria. Après une visite à l'"Exposition des Produits de l'Industrie Française de Paris", en 1849, ce dernier rentre convaincu d'en internationaliser le genre. Pour gagner les faveurs de l'opinion publique britannique des conférences sont organisées. Malgré les nombreuses résistances - la France oblige le Parlement à adopter un projet de loi visant à protéger la propriété industrielle et intellectuelle des objets exposés - la "Grande Exposition" de Londres est prête en moins de deux ans.
Le pavillon du Crystal Palace - 562 mètres de long sur 137 de large, construit sur 11 hectares de surface à Hyde Park -, est inauguré en 1851 par la Reine Victoria. Construit par Joseph Paxton, il est un des premiers exemples d'architecture presque entièrement réalisée en fer et en verre. Pendant 141 jours, il accueille 5 millions de visiteurs venus admirer les 13 837 exposants.
L'horlogerie à l'Exposition
Lors de cette présentation londonienne, la "Classe d'Horlogerie" britannique et helvétique se taille la part du lion. Sur les 178 exposants présents, la Grande-Bretagne en compte 80 et la Suisse 41. Et les plus grands noms sont là ! Les Barraud, Cole, Dent, Loseby, Parkinson & Frodsham pour l'Angleterre. Les Audemars, Bautte, Bovet, Courvoisier, Dubois, Piguet, Lecoultre et Patek Philippe pour la Suisse, qui montrait son savoir-faire à la galerie supérieure du Crystal Palace.
Antoine Norbert de Patek et Jean Adrien Philippe ont préparé avec beaucoup de soin leur premier rendez-vous international. Le catalogue officiel de l'exposition donne la description des produits soumis à la sagacité des juges et du public. Cette énumération de la collection - la plus riche de tous les participants suisses - révèle la variété et l'excellence de la production.
Assortiment de montres de poche avec tous les perfectionnements modernes et une multitude de décorations diverses. Autrement dit, des montres de poche simples, répétitions, avec sonnerie déclenchée automatiquement et pour aveugles; des montres de poche à seconde morte indépendante et aiguille des quantièmes, également avec boussole marine isolée, lunette d'approche et compartiment à secret, des modèles "à triple effet" pouvant prendre trois formes différentes.
La collection comprend également des chronomètres de poche simples et d'autres à mécanisme de répétition, testés et munis d'un bulletin officiel de marche délivré par des observatoires astronomiques. La plupart de ces garde-temps sont remontés et mis à l'heure, sans clef, au moyen d'un mécanisme inventé par les exposants. Dispositif si simple et si robuste qu'on peut l'utiliser pour n'importe quel modèle.
En plus de sa commodité pour l'utilisateur, cette invention a le grand avantage d'éliminer la nécessité d'ouvrir l'objet pour le remontage, ce qui réduit considérablement l'exposition du mouvement à la poussière et à l'humidité, assurant par là une meilleure conservation de l'huile.
Les ébauches de ces montres sont également conçues et fabriquées par les associés, de même que toutes les autres parties des montres et des chronomètres de poche - des modèles les plus simples aux constructions les plus compliquées - sont assemblées et ouvragées dans leurs ateliers de fabrication, qu'il s'agisse du guillochage, de la gravure, de la ciselure, du sertissage de pierres précieuses ou encore de la peinture sur émail de fleurs, de paysages, de portraits et de motifs historiques.
Récompenses et prestige
A Londres enfin, le savoir-faire de la firme genevoise trouve également une confirmation de sa renommée naissante. En plus de l'attribution d'une "Médaille d'or" pour ses produits, la manufacture peut désormais compter sur de nouveaux clients des plus prestigieux. La reine Victoria en personne et son mari, le prince Albert, font en effet l'acquisition de montres exposées.
Le modèle choisi par la reine Victoria, le numéro 4536, tout comme celui du prince Albert, le numéro 3218, sont équipés d'un mécanisme de remontoir au pendant.
La finesse d'exécution de cette montre pendentif rivalise avec la complexité du chronomètre de poche, muni d'un échappement spécial et d'un mécanisme à sonnerie des quarts, préféré par le prince consort.
Pour Antoine Norbert de Patek et Jean Adrien Philippe le succès remporté à Londres en 1851 marque le début d'une série ininterrompue de distinctions obtenues lors des expositions. Il leur ouvrira les portes de tous les palais d'Europe.
L'excellence de la jeune firme
Un récit contemporain de l'exposition du Crystal Palace souligne l'excellence de Patek Philippe, tout en dévoilant le monde horloger du milieu du XIXe siècle et ce qu'il est convenu d'appeler "La Fabrique" genevoise avec ses manufactures, ses "cabinotiers" et autres artisans. Dans ses "Lettres sur les Fabriques d'Horlogerie de la Suisse et de la France", publiées à Paris en 1853, Pierre Dubois, auteur parisien et ardent défenseur de l'horlogerie française livre ses impressions de voyage.
Genève, 6 août 1852.
...Cependant, Monsieur, il y a à Genève deux ou trois fabricants ayant véritablement l'amour de l'art, et cherchant continuellement à améliorer, à perfectionner leurs produits. Tels sont, par exemple, MM. Patek et Philippe, dont j'ai déjà eu l'occasion d'apprécier l'excellente horlogerie, lors de l'Exposition universelle.
(…) MM. Patek et Philippe sont des fabricants dans toute l'acception du mot, car ils occupent chez eux, et font travailler sous leurs yeux, une très grande quantité d'ouvriers dans tous les genres. La plupart des calibres qu'ils emploient leur appartiennent, et tout, même les ébauches, les échappements et les repassages ou finissages, se font dans leurs ateliers, dans lesquels se trouvent une suite très intéressante d'outils, machines, découpoirs, scies mécaniques, tours à burins fixes, etc, etc.
Les mouvements ne sortent de leur maison que pour être livrés au monteur de boîtes, au guillocheur, à l'émailleur, au graveur, etc.; puis, lorsque ces divers travaux sont exécutés, les montres leur reviennent. Elles sont de nouveau visitées et réglées par M. Philippe, le jeune et habile associé de M. Patek, et l'un des meilleurs horlogers de Genève.
Ces fabricants sont en possession d'un système de remontage sans clé très ingénieux et très solide. On le copie très souvent au Brassus et ailleurs; mais, d'après les échantillons que j'ai vus de ces copies, elles ne valent pas, à beaucoup près, les originaux. Cette maison est donc une des plus importantes de Genève; mais je me hâte de le dire, M. Philippe est Français et c'est dans nos ateliers qu'il a fait son éducation professionnelle. M. Patek s'occupe plus particulièrement des affaires commerciales, mais il n'en est pas moins un appréciateur très distingué en horlogerie, et il prête un heureux concours à la fabrication…
Arnaud Tellier
mai 2002