En 1831, les vicissitudes de l'histoire entraînent sur les routes de l'exil les deux fondateurs de la manufacture horlogère genevoise Patek, Czapek & Cie . Malgré l'insurrection ratée de Varsovie contre l'occupation russe, ni Antoine Norbert de Patek ni François Czapek ne négligent la clientèle russe dans leur activité commerciale naissante. Depuis Genève, les deux fondateurs l'étoffent aussi auprès de la diaspora polonaise.
Un chronomètre d'exception
Parmi les nombreux dignitaires de la Russie impériale clients de la marque, un nom sort du lot. Il fait référence à l'une des plus belles pièces compliquées du musée: le chronomètre du prince Galitzine.
Grand industriel russe, le prince Nikolaï Borisovich Galitzine (1794-1866) était aussi un violoncelliste amateur. Ludwig van Beethoven lui dédia notamment son ouverture "Weihe des Hauses" ("L'inauguration de la maison").
La montre fut vendue le 8 mars 1844 à la princesse Galitzine, née Valenska, pour le compte de son mari. Ce chronomètre à complications est muni d'un mouvement entièrement construit en platine, chose exceptionnelle pour l'époque.
Le platine, le métal des rois
Dans le domaine de l'horlogerie, l'usage du platine, "le métal des rois", n'était en effet répandu qu'à quelques boîtes de montres "royales" de la fin du XVIII e siècle. Puis, vers 1800, à la fabrication des masses oscillantes des premières montres à remontage automatique, dites "perpétuelles".
Le premier à utiliser le platine dans le domaine de l'orfèvrerie fut le joaillier du roi Louis XVI, Marc Etienne Janety (1739-1820). En 1786, Janety découvre un procédé à base d'arsenic permettant de travailler le platine en le rendant malléable. A partir de 1788, il débute la fabrication de tabatières et, deux ans plus tard, de chaînes de montres, de cuillères et de cure-dents.
Retrouver ce métal "inaltérable" dans la chaîne de fabrication peut raisonnablement s'expliquer par le fait que les Galitzine, avec les Demidoff, avaient le quasi-monopole des mines de platine en Russie. Et cela depuis leur découverte, en 1826.
Prouesse technologique
Munie d'un mouvement avec remontage et mise à l'heure par le pendant, d'un échappement parti-culier de type Duplex, d'un balancier à compensation auxiliaire et d'un mécanisme de répétition des quarts à la demande, la montre de poche Galitzine est une véritable prouesse technologique.
Fin du fin, le platine de base et les ponts de ce calibre sont entièrement gravés en taille-douce d'arabesques et redorés partiellement, à l'or fin, pour créer un effet de contraste dans le décor.
Cette pièce d'exception se devait d'être habillée d'une boîte hors norme. Elle est ainsi couverte du plus précieux or industriel, le 20 carats. Et enrichie des armoiries du prince gravées en taille-douce.
Notons que des montres aux caractéristiques identiques, dotées d'un mouvement construit en lai-ton, étaient vendues pour moins de 600 francs. Celle achetée par les Galitzine, clients réguliers de la jeune marque, coûtait 800 francs.
Arnaud Tellier
juin 2002