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Peter Speake-Marin, un Anglais à l'assaut de la Suisse

Dans son atelier niché dans les combles d’un immeuble de Rolle, l’horloger Peter Speake-Marin entretient «un dialogue silencieux avec les montres» sous une lumière zénithale, un peu à la manière des cabinotiers du XVIIIe siècle. Comme si ce retour aux sources du métier, exercé en solitaire, pouvait expliquer l’apparence de sa montre de poche à tourbillon. Il s’en dégage un mélange de classicisme, de charme anglais, un quelque chose de plus personnel, de plus contemporain. Peter Speake-Marin est un «Englishman», comme la moitié de son nom l’indique, qui a choisi de venir se frotter à ses pairs suisses. Et ces derniers l’ont reconnu comme l’un des leurs: ils l’ont accepté dans la très exclusive Académie Horlogère des Créateurs Indépendants (AHCI). «Nous essayons de le mettre en avant: ce qu’il fait est formidable», souligne le grand horloger Antoine Preziuso. Peter Speake-Marin expose donc à leurs côtés pour la première fois cette année au Salon de Bâle. Une vitrine fantastique pour ce jeune horloger indépendant de 34 ans.

Si l’on prenait le temps de regarder attentivement chaque détail de sa montre, on pourrait presque y lire sa trajectoire professionnelle. Peter Speake-Marin a appris son métier à Londres, au Hackney technical College, puis au WOSTEP, à Neuchâtel. Mais l’expérience la plus marquante furent les sept années passées à restaurer des montres anciennes chez Somlo Antiques à Londres, dans le quartier de Piccadilly. Les pièces les plus prestigieuses de l’histoire de l’horlogerie lui sont passées entre les mains: des garde-temps allemands, anglais, français,… «J’étais amoureux de ces pièces», confie-t-il.

Puis ce fut l’expérience «Locloise», chez Renaud et Papi, au sein d’une équipe d’horlogers spécialisés dans les complications. Cette trajectoire particulière est pour beaucoup dans sa manière de concevoir des garde-temps: la culture l’inspire au moins autant que l’expérience acquise. «En Angleterre j’ai appris comment les pièces étaient fabriquées pendant les premiers siècles de l’horlogerie. Chez Renaud et Papi, j’ai appris comme on les faisait au cours des deux derniers.»

Il a choisi de devenir indépendant pour de bonnes raisons: l’envie de créer un atelier «The Watch Workshop» regroupant un ensemble d’horlogers sous une même appellation. «Le plus important ce sont les gens qui font le produit et non le nom qui apparaît sur le cadran», dit-il. La démarche est généreuse, mais un peu trop candide dans un monde comme celui de l’horlogerie. Le marché s’est empressé de le lui rappeler. Car à peine des collectionneurs avaient-ils porté le regard sur sa montre de poche, qu’ils lui demandaient d’y graver son nom, celui de l’atelier étant trop générique à leurs yeux. Il paie le loyer en restaurant des montres anciennes et en travaillant comme sous-traitant (anonyme évidemment) pour de grandes marques horlogères. Et à ses - rares - heures perdues, il a conçu son chef d’œuvre, sa montre de poche à tourbillon.
Au total, Peter Speake-Marin lui aura consacré 1500 heures. «Je pense que c’est la pièce la plus importante que je réaliserai jamais, mais je voulais me prouver que je pouvais la faire».

Désormais, il envisage de se lancer dans la fabrication de montres classiques,et «acheter le temps» nécessaire pour développer des produits portant son nom. Pour réaliser sa montre, il aura dû fabriquer 90% de ses outils. Puis il a fait ce qu’en architecture, on appelle du «remploi», une forme élégante de recyclage. Les diamants sertis sur le contre-pivot proviennent d’une montre du XIXes siècle. Quant aux rouages de sa montre de poche, ils sont issus de mouvements CH Meylan fabriqués au début du XXe siècle. «J’ai pris tous les rouages, et de deux mouvements j’en ai fait un seul, explique l’horloger. Je les ai utilisés parce qu’ils sont aussi bons que des Patek Philippe. En faisant cela, je pensais gagner du temps. Ce fut tout le contraire: comme ils avaient été fait à la main, il n’y en avait pas deux pareil. J’ai dû les ré-usiner.»

Sa montre lui ressemble. Au premier regard, on la trouve très belle, mais assez classique. Pourtant elle appelle à regarder deux fois, et même trois. Ce sont les détails qui font la différence. Le pont de tourbillon tout d’abord. Il a une forme très élégante, à mi chemin entre un motif celtique et gothique. Cette forme rappelle vaguement quelque chose. L’horloger sourit et montre du doigt une ancienne machine utilisée pour l’«arrondissage» des roues. Le pont reprend en miniature la forme de la manivelle. Les aiguilles également ont une forme particulières: elles sont terminées par des cœurs. Pas des cœurs fins, acérés comme sur les montres anglaises, mais de gros cœurs dodus à la Yves Saint Laurent, prêts à éclater. «Là dedans, j’ai mis tous les composants que j’aurais aimé avoir dans une montre, dit-il. Cette pièce, c’est moi.»

Le Temps
Isabelle Cerboneschi
3 avril 2002

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