Au pied de la colline de Greenwich se dresse la statue du capitaine Cook. Drapé dans son uniforme de bronze, lexplorateur contemple le méridien qui a tiré son nom de cette agréable campagne londonienne, au bord de la Tamise. Lobservatoire royal abrite les outils de navigation qui ont permis à James Cook-et aux autres fameux navigateurs de son époque - dasseoir la domination de lempire maritime britannique. Cook les appelait ses «fidèles amies».
Il sagit des horloges de marine imaginées par un horloger autodidacte, une tête de mule du Lincolnshire dont la finesse des pièces navait dégale que lépaisseur des manières: John Harrison.
Début mars en Grande-Bretagne, une «Semaine de la science» a rendu hommage aux merveilles mécaniques de John Harrison. Des hordes détudiants et curieux ont défilé devant les quatre horloges conservées à lobservatoire-musée de Greenwich.
Pour loccasion, toutes battaient à lunisson la mesure du temps. Ce chur de cuivre, acier, bois et rubis navait pas été entendu depuis des lustres. Vu la fragilité des pièces historiques, il ne sera pas répété avant longtemps. «Du moins pas de votre vivant» lâchaient, narquois, les gardiens de lendroit aux jeunes comme aux vieux visiteurs.
Né en 1693, John Harrison commence par acquérir le savoir-faire de son père, la menuiserie. A 20 ans, déjà extraordinairement habile de ses mains, il conçoit ses premières horloges. Leur particularité est dêtre entièrement en bois. Pas porteur dune tradition horlogère, sans éducation digne de ce nom, Harrison simpose vite comme un technicien aussi rebelle quaudacieux.
Un exemple: dans les années 1720, lhuile des rouages, de piètre qualité, posait de sérieux problèmes. Au lieu de tenter de laméliorer, Harrison décide de sen passer. Grâce à linvention dun nouveau type déchappement, et à lemploi dun bois tropical dense et gras, le jeune homme conçoit une horloge qui fonctionne sans lubrifiant, ce qui ne sétait jamais vu.
Trois siècles plus tard, toujours installé dans la tour des écuries des lords Yarborough à Brocklesby Park (Lincolnshire), le garde-temps fonctionne toujours de manière imperturbable. Cest à cette époque que John Harrison entend parler de la récompense promise par le roi au scientifique qui sera à même de résoudre une énigme: la détermination précise de la longitude. La somme promise est fabuleuse: 20'000 livres, léquivalent aujourdhui de 2,5 millions de francs.
Source de naufrages meurtriers, de retards dans la livraison des marchandises, de maladies à bord des navires, limprécision qui accompagne alors la mesure des longitudes est une source permanente de préoccupation.
Aucun calcul fiable des coordonnées est-ouest ne semble exister. Il y a bien le recours aux mouvements du satellite lunaire, mais le calcul est trop long, trop fastidieux et trop dépendant des conditions météorologiques. En théorie, puisque la longitude est aussi un coefficient de temps, laide dune horloge pourrait être profitable aux navigateurs. La Terre, dont la circonférence est de 360 degrés, accomplit une rotation complète toutes les 24 heures.
Chaque heure de temps est ainsi égale à 15 degrés de rotation, ou à 15 degrés de différence en longitude. Il faut toutefois une horloge précise pourque cette belle mathématique donne sa pleine mesure. Lembêtant, comme le soupire un connaisseur, Sir Isaac Newton, est «quune telle montre na pas encore été faite
».
La récompense publique promise par le roi stipule quun garde-temps ne devra pas avoir de variation plus grande que 2,8 secondes par jour. En ce début de XVIIIe siècle, les petites horloges portables perdent ou gagnent plus dune minute quotidienne. Il faudra de même que linvention soit insensible au roulis, à la gravité, à lhumidité comme aux différences de températures. La tâche est considérée comme impossible. John Harrison relève pourtant le défi.
Comme les grandes horloges murales et autres régulateurs quil fabriqueont un rythme constant (variation dune seconde par 24 heures), langlais essaie dadapter ses grands mouvements aux conditions maritimes. Il se passe de lubrifiant, met au point des balanciers insensibles à la gravité, des pièces bimétalliques qui compensent les écarts de températures. Il invente au passage lancêtre du roulement à billes. Financé en partie par les autorités de lépoque, John Harrison passe trente ans à mettre au point trois prototypes successifs. En 1753, LAnglais se rend compte quil a fait fausse route. Il réalise quun petit chronomètre muni dun oscillateur à haute fréquence formerait un ensemble beaucoup plus stable quune encombrante et pesante horloge marine portative. Mère de toutes les montres de précision, le quatrième prototype (dit «H4») est achevé en 1759. Au plus profond de la mécanique, certaines des pierres précieuses de «H4» sont si finement taillées que personne, aujourdhui encore, ne comprend comment elles ont été ouvragées. Après de multiples essais en mer, et un lot de vicissitudes dû pour bonne part au mauvais caractère de linventeur, le Prix de la Longitude est attribué à John Harrison en 1773. Il lui aura fallu cinquante ans pour résoudre accomplir cette uvre majeure du XVIIIe siècle. Lhorloger mourra trois ans plus tard, en1776, à lâge de 83 ans.
Le Temps
Luc Debraine
3 avril 2002
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