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Le temps et le mouvement

Quand donc nous sentons l'instant comme unique au lieu de le sentir, ou bien comme antérieur et postérieur dans le mouvement, ou bien comme identique, mais comme fin de l'antérieur et commencement du postérieur, il semble qu'aucun temps ne s'est passé parce qu'aucun mouvement ne s'est produit. Quand au contraire nous percevons l'antérieur et le postérieur, alors nous disons qu'il y a temps; voici en effet ce qu'est le temps: le nombre du mouvement selon l'antérieur-postérieur.
Le temps n'est donc pas mouvement mais n'est qu'en tant que le mouvement comporte un nombre. La preuve, c'est que le nombre nous permet de distinguer le plus et le moins, et le temps, le plus et le moins de mouvement; le temps est donc une espèce de nombre: Mais nombre s'entend de deux façons: il y a, en effet, le nombre comme nombre et nombrable, et le nombre comme moyen de nombrer. Or, le moyen de nombrer et la chose nombrée sont distincts.
Et de même que le mouvement est toujours autre, de même le temps. Le temps pris tout d'une pièce en entier est le même; car l'instant est le même dans son sujet, mais dans son essence il est autre. Et si l'instant mesure le temps, c'est en tant qu'antérieur et postérieur. L'instant est la continuité du temps, comme on l'a dit; car il relie le temps passé au futur; et, d'une manière générale, il est la limite du temps; en effet, il est commencement d'une partie, fin d'une autre. Mais cela ne se voit pas comme sur le point quand il demeure en repos. Et c'est en puissance que l'instant divise. Et comme tel, il est toujours autre; au contraire, en tant qu'il relie, il est toujours le même, comme pour les lignes mathématiques. Car le même point n'est pas toujours un quant à la définition, puisqu'il est autre quand on divise la ligne; mais en tant qu'on le prend dans sa fonction unifiante, il est le même de toute façon (quant à la définition et quant au sujet). Ainsi l'instant est, d'un côté, division en puissance du temps, de l'autre il limite et unifie les deux parties. Or, quant au sujet, la division et l'unification sont la même chose, mais non quant à l'essence.
Tout changement est par nature défaisant; et c'est dans le temps que tout est engendré et détruit; aussi les uns l'appellent-ils très sage, alors que, pour le pythagoricien Paron, il est très ignorant, parce que c'est en lui qu'on oublie, et c'est ce dernier qui a raison. On voit donc que le temps est cause par soi de destruction plutôt que de génération, comme on l'a dit plus haut, car le changement est par soi défaisant; s'il est bien cause de génération et d'existence, ce n'est que par accident. Un indice suffisant en est que rien ne devient sans être mû en quelque manière, ni sans agir; au contraire, une chose peut être détruite sans être mue. Et c'est surtout cette destruction que nous attribuons d'ordinaire au temps. A vrai dire, le temps n'en est pas la cause efficiente, mais c'est un accident, pour ce changement même, de se produire dans un temps.

Aristote (384-322 av. J.-C.)