Print
Diminuer la taille des caractèresTaille normale des caractèresAugmenter la taille des caractères

De l'âge de l'éxécutant à sa vitesse d'éxécution

Le temps, voilà bien la notion rabâchée dont cherchent à se débarrasser tous ceux qu'astreignent les rythmes inéluctables de leur fonction... En musique, le genre obtenu dépendra des circonstances auxquelles il sera généralement opposé comme un dérivatif reconstituant. Parfois aussi comme un moyen d'évasion dans une aventure formelle passionnément suivie. Enfin, et mieux, comme exercice de perfectionnement d'une activité artistique suivie hors travail - songeons aux valeureux qui cultivent le goût de l'âpre contact instrumental ou de la patiente gymnastique chorale. »

La gloire préférée à l'immortalité

Pour le Dr Jean Starobinski, "Ulysse préfère la condition mortelle, le temps du vieillissement et de la mort, qui est aussi le temps de l'acte héroïque et de la gloire. Calypso lui offre l'immortalité, l'arrêt du temps dans les délices, la fin de tout péril: Ulysse, en larmes, passe ses journées à regarder la mer et à regretter la fumée de son foyer... Il refuse l'ensorcellement qui le détiendrait hors du temps, et qui arrêterait sa destinée à mi-course, dans une quiétude peu digne d'un héros... »
Dans « Musique, temps et communication », Roger Aubert, pianiste et directeur musical de la Radio suisse romande, va au fond des choses avec esprit et originalité : «On peut faire une corrélation, dans certains cas, entre l'âge de l'exécutant et le tempo (vitesse relative de base) de l'oeuvre. Toscanini, qui avait enregistré entre 1936 et 1951 la même ouvre d'orchestre plusieurs fois, avait chaque fois pris un tempo chronométrique plus rapide que le Toscanini encore jeune, convaincu pour lui-même de la nécessité de compenser le « ralentissement » apparent de ses réflexes. Or, Toscanini était un être très instinctif (...)
Si nous passons à Ansermet, nous observons un phénomène différent : deux enregistrements du « Deuxième Nocturne » (Fêtes) de Debussy, exécutés à douze ans d'intervalle, ont la même durée chronométrique, à une seconde près - cas extraordinaire ; ils sont de surcroît superposables - ce qui touche au miracle... »

L'électronique ne déshumanise pas le musicien

Une observation de Borts de Schloezer et Marina Scriabine : « Manier les appareils électroacoustiques ne déshumanise pas le musicien, ne mécanise pas la musique, mais humanise plutôt les appareils ». Qu'est-ce que la musique électronique, comment l'élabore-ton et pour quels instruments ?
« L'auditeur (d'une ouvre électronique) se trouve dans l'obligation de rompre avec ses habitudes d'écoute tonales ou modales - donc de refuser un conditionnement auditif - pour « pénétrer,> une oeuvre, au point de suivre l'évolution interne du matériau et le cheminement des structures. »
Quant au pianiste et compositeur Jean Derbès, les observations que recèle à profusion sa « Notion du temps chez l'interprète » donnent à réfléchir, et non moins les questions auxquelles il propose des réponses: "Le musicien du XXe siècle voudrait-il échapper au temps relatif représenté dans la musique classique? Une « subjectivité collective », axée sur le temps absolu, va-t-elle se substituer à la a subjectivité individuelle » de l'interprète ? A cette question, la musique électronique répond par l'affirmative."
Derbes explique aussi pourquoi
"... nous assistons désormais à l'accélération foudroyante du tempo : l'interprète n'ayant plus la possibilité (parce qu'il ne pourra choisir son propre déroulement qu'à travers une conscience collective) d'y intégrer sa pulsation personnelle, précipite le déroulement de l'oeuvre pour affirmer la puissance de sa technique. Ainsi, sa notion du temps se contracte sous l'influence de la performance. »

Ami Châtelain, le 1 er août 1971