Le Temps, objet des réflexions des philosophes de toutes les époques, mais particulièrement de la nôtre, Husserl, Heidegger, Bachelard, Gonseth et combien d'autres, est variable, comme chacun sait. II y a le temps objectif, celui que comptent nos montres en secondes, minutes et heures. Mais il y a le temps vécu, celui de notre existence individuelle et collective, diversifié selon nos circonstances et notre comportement psychologique. Le passé semble court et l'avenir long. Un quart d'heure passé sur un lit de souffrance n'a pas la même durée que celui que nous vivons en pleine santé.
Il en va de même de la musique, mais c'est plus subtil. Pourquoi une symphonie nous semble-t-elle longue ou courte ? Cela dépend naturellement de sa substance, riche ou pauvre, de l'intérêt qu'elle suscite ou de l'ennui qu'elle dégage. Mais aussi de la façon dont elle est exécutée.
C'est un problème posé à chaque compositeur de déterminer la durée de son oeuvre. Il ne se la pose pas consciemment, mais c'est un sens qu'il a, infaillible, ou relatif, ou même défaillant. La Passion selon Saint-Matthieu, la Messe en si mineur de Bach, durent longtemps en minutes, mais ne le semblent pas, tant sont riches leur invention, le souffle qui les anime, leur pouvoir expressif ou dramatique, la variété des styles et de la technique.
Pas une mesure de trop, ni de trop peu, dans une symphonie de Mozart. Cest miraculeux. Schumann parlait "des divines longueurs » de la grande symphonie en ut de Schubert. C'est vrai, elle dure; mais son charme est si prenant, son invention si naturelle et spontanée que même les nombreuses répétitions dont elle est parsemée ravissent l'auditeur. A l'inverse, on a pu dire méchamment de certaines oeuvres de Reger : ça ne commence pas, ça ne finit pas. ça dure...
En fait, chaque compositeur notable a sa notion du temps. Cela fait partie de sa personnalité, de l'époque aussi où il a vécu. Certains, tel Darius Milhaud, trouvent le déroulement des oeuvres de Wagner insupportable. Pour vraiment comprendre ces immenses drames, Tristan, le Ring, Parsifal, il faut en étudier profondément le texte d'abord, ses allusions, son sens parfois obscur mais riche de perspectives. Et la musique éclaire tout ce monde intemporel, lui confère un éclat extraordinaire, prolonge à l'infini sa signification. Et puis, comme l'écrivait Nietzsche, qui l'attaquait mais l'avait pénétré : « son procédé artistique célèbre, la mélodie sans fin, s'efforce de rompre toute symétrie mathématique temporelle et physique.
De façon générale, les classiques, et surtout Beethoven, tendaient vers un but, cette tension, parfois dramatique, alternant avec des temps de repos. Les romantiques restent plus volontiers sur le moment présent; ou bien le passé et le futur se confondent dans l'instant sonore.
Dans sa mesure, Debussy « préfère l'impair plus vague et plus soluble dans l'air", comme le préconisait Verlaine. Le déroulement du temps y est repoussé dans un monde magique et statique. Le proche et le lointain s'y rejoignent. Ce sont des étals musicaux.
La conception de Stravinsky est entièrement différente. Pour lui, "la musique est donnée dans le seul but de créer un ordre entre les hommes et le temps ». D'après ce principe il crée un art objectif où la mesure chronométrique règne, mais où la ligne mélodique est libre. Ce qui le conduit à d'incessants changements de mesures.
Dans l'école de Schönberg, et spécialement chez Webern, la durée du morceau est réduite à l'extrême, parfois à quelques secondes. C'est en réaction évidente contre la longueur des symphonies de Bruckner ou de Mahler. Comme l'écrit Schönberg en préface à un quatuor à cordes de Webern: « en un seul geste s'exprime tout un roman, et tout un sentiment en une seule respiration ».
Il va sans dire que le problème du temps vécu se pose aussi aux exécutants, qui doivent sentir, voire deviner les intentions du compositeur. Souvent il y a discrimination entre telle partie du discours musical et telle autre. C'est ainsi que dans le mouvement lent du Concerto italien, de Bach, la main gauche doit strictement jouer une mesure inexorable, tandis que la droite chante librement la mélodie. C'est la vraie solution
du rubato.
Pour le chef d'orchestre, la question est de maintenir une absolue synchronisation du jeu des musiciens, tout en donnant à l'oeuvre les inflexions expressives, le rubato, les accents nécessaires. Ici, la main droite bat la mesure et la gauche modèle le galbe de la pièce.
Quant au tempo général, on a remarqué que Toscanini, en avançant en âge, accélérait le mouvement. Pour prouver sa vitalité, sa jeunesse de coeur ? Ansermet, le mathématicien, le réfléchi, conserve exactement la même durée à Fêtes, le second des Nocturnes de Debussy, dans les deux enregistrements faits à douze ans d'intervalle. Furtwängler, lui, ralentit les temps au cours de sa carrière, mais anime d'autant plus la pièce par une puissance intérieure d'une force prodigieuse.
Henry Gagnebin, le 29 novembre 1970