La Swatch est à l'image des plus fameuses productions des célèbres Beatles: on a beaucoup de peine à identifier le rôle de chacun des musiciens, de chacun des acteurs, concepteurs et constructeurs.
La moisson du hasard, à travers les vicissitudes de la conjoncture économique en général et horlogère en particulier, a amené des personnages d'horizons fort divers, à constituer sans le vouloir vraiment une petite équipe dont chaque membre aura un effet synergétique sur les autres. L'éclosion des idées en sera favorisée, l'intérêt du travail renforcé.
Au départ de la réalisation pratique définitive, il y a la rencontre de deux ingénieurs, Jacques Müller et Elmar Mock, l'établissement d'un constant échange, de discussions d'ordre général et philosophique, qui les porteront un jour à refaire l'horlogerie. Un peu comme on refait le monde au Café du Commerce, sans doute, mais avec cette différence fondamentale: ils disposaient d'un potentiel technique et personnel suffisant à influencer valablement les options des décideurs. Et surtout ils allaient dans le sens d'options choisies antérieurement.
Ce qui est aussi intéressant dans le phénomène Swatch, ce n'est pas d'emblée l'abord technique; il revêtira par la suite l'importance que l'on sait. C'est plutôt l'approche quasi philosophique de l'attente des consommateurs face au produit terminé. Plus étrange encore, dans cet authentique roman industriel, porteur de leçons et de beaucoup d'espoir pour qui désire réellement réaliser quelque chose de nouveau, d'original: la passion du travail, les défis à relever, les résultats à obtenir, en équipe, le film des événements, la gestation, l'évolution du produit, ont été vécus différemment par chacun.
On a souvent prétendu que l'idée de la Swatch avait germé à partir de la Délirium, la célèbre montre en or la plus plate du monde, lancée en janvier 1979 et dont le fond du boîtier constituait déjà le support des éléments constitutifs de la montre, en lieu et place de la platine d'un mouvement ordinaire. L'histoire de la Swatch a donc, en principe, une préhistoire. De fait, durant l'année 1979, la Direction de ETA a essayé à plusieurs reprises de formuler l'essence d'un nouveau produit qui serait dérivé de la Délirium. Ce type de recherches et de projets portaient le nom de code Délirium Vulgaris. Diverses orientations sont explorées, concept avec affichage à cristaux liquides, ou analogique genre Roskopf, sans que rien en somme ne soit définitivement et clairement retenu.
En janvier 1980 enfin, Ernst Thomke dicte à Anton Bally une spécification pour ce nouveau projet Délirium Vulgaris. Pratiquement toutes les spécifications qui seraient propres à la Swatch sont déjà formulées par écrit, dans cet Arbeitspapier für die Sitzung von 11. Marz 1980 in Vaumarcus Vertraulich (Notes de travail pour la séance du 11 mars 1980 à Vaumarcus Confidentiel). A partir de là, les opinions divergent quant à la valeur réelle, essentielle de la graine Délirium pour la Swatch.
Presque simultanément au lancement de la Délirium, le 19 janvier 1979, une note interne et confidentielle d'Ebauches SA Neuchâtel, signée André Beyner, présentait les détails d'un projet Deltrem sous l'angle de ses possibilités d'améliorations, de complément, évaluation des approches nouvelles.
Et que voyons-nous sur cette note? Qu'en 1979 déjà même la Tissot Two Timer était déjà imaginée, le dessin inclus en fait foi, avec une décennie d'avance. Tout comme les approches métalliques, approches en technologies mixtes surmoulées, approche plastique, bien sûr, prévue en point C.
II est nécessaire de verser ici une pièce au dossier: il s'agit de notes d'André Beyner, ingénieur-conseil de ETA, médaille d'or de la Société suisse de chronométrie, ex-directeur technique d'Ebauches SA (future ETA), sur les possibles relations de la Délirium et le développement de la Swatch:
"J'ai repris mes cahiers de laboratoire de 1978 et de 1979 d'une part et mes agendas. Je n'ai pas fait d'autres recherches d'archives dans les dossiers spécifiques qui sont toujours à la Direction d'Asulab à Neuchâtel". Un article écrit par M. Bally et qui s'intitule ESA ETA calibre quartz 999, une plaquette d'or fin qui indique l'heure, relate bien toute cette histoire. On peut donc s'y référer, ce que "je mentionne maintenant sont peut-être quelques points-clés de ce projet. L'esquisse du concept technique qui devait permettre de réaliser une montre à quartz dont l'épaisseur totale devait être inférieure à 2 mm, se trouve dans mon cahier de laboratoire No 13. Cette esquisse est datée du 26 juillet 1978. Nous étions quelques-uns à Neuchâtel à assurer une permanence durant les vacances et autour de ces premières idées on discutait, MM. Maurice Grimm, Rémy Grandjean, Claude Lassère et moi-même. Nous nous sommes très vite emballés sur cette idée et nous avons cherché à apporter des preuves de faisabilités de cette idée. Tout cela tournait essentiellement autour des possibilités de faire une pile très petite, un moteur très petit, d'utiliser un quartz qui existait déjà sur le marché et une puce qui également existait chez Marino. Notre conviction a été faite assez vite qu'en intégrant l'ensemble des composants dans un bâtifond, en mettant tous ces composants aussi à l'extérieur que possible, de façon à pouvoir faire tourner les aiguilles dans une sorte de cavité et en coiffant le tout par une carrure et une glace saphir très mince, on arriverait au résultat. Ce projet a été baptisé par Maurice Grimm Délirium très mince. Ce nom de baptême vient de lui.
J'ai mentionné ce projet en séance de Direction générale le 21 août. Le 24 août, nous en discutions avec la direction de ETA, qui décidait de faire équipe avec les ingénieurs de la Direction technique pour sa réalisation. Le 29 août, M. Renggli était informé. En septembre et en octobre, nous avons travaillé intensément pour réaliser la construction, pour mettre en route le développement et la fabrication de prototypes pour les différents composants. En même temps, M. E. Thomke préparait un concept de marketing pour cette pièce exceptionnelle et le 26 octobre 1978 une répartition de tâches très détaillée était convenue entre la Direction technique d'Ebauches et ETA. A Neuchâtel, on accélérait la préparation d'une douzaine de prototypes; à Granges, on s'acharnait à la mise au point d'une centaine de pièces de présérie, qui devaient être prêtes respectivement pour les prototypes en décembre, pour les pièces de préséries en janvier. Personne n'a compté son temps dans cette phase très fébrile et pendant les week-ends le téléphone direct entre Neuchâtel et Granges était fréquemment utilisé".
Le 12 décembre, M. Thomke est venu à Neuchâtel avec MM. Grinberg de Concorde, Laumann de Longines et Morf d'Eterna pour voir l'état des travaux et les toutes première pièces. Le 20 décembre, un plan détaillé était mis au point pour le lancement de ce produit en janvier 1979. Le 23 décembre, à Neuchâtel, les premiers prototypes étaient terminés et pendant les fêtes de Noël et de Nouvel-An une permanence a été réalisée pour faire les premières mesures et pour faire les tests sur ces prototypes. Parallèlement à Granges, on avançait les pièces de présérie. La décision de principe de présenter tout cela lors d'une conférence de presse le 12 janvier avait été prise. Cette décision était confirmée dans les premiers jours de janvier (4 ou 5 janvier). Le 12 janvier, la conférence de presse a lieu à New York au 24 Carate Club et dans différentes villes (Zurich, Genève, Tokyo, Hong Kong, Rome, Paris, Munich).
Le 19 janvier, une montre Délirium a été remise au Musée international de l'horlogerie à La Chaux-de-Fonds par la Direction générale d'Ebauches et par la Direction de ETA. Entre le 12 janvier et le 19 janvier, la presse avait relaté abondamment l'événement et nombreuses avaient été alors les questions à propos de Délirium. Pourquoi avez-vous fait cette montre? Pourquoi l'avez-vous faite en or? Pourquoi ne la faites-vous pas en laiton? Pourquoi ne la faites-vous pas plus grosse? Vous pourriez faire des choses nouvelles avec ça. Ces questions n'étaient évidemment pas nouvelles. Au fur et à mesure de ce développement, des potentialités nouvelles dans le concept de cette montre ont été perçus. "Lors de la conférence de presse au Musée international de l'horlogerie, j'avais terminé ma brève présentation ainsi: II y a de nombreuses conséquences industrielles possibles à cette première réalisation. Je ne veux pas les esquisser. J'espère que vous comprendrez cette attitude. Sur les différentes conséquences industrielles possibles, vous allez peut-être nous poser un certain nombre de questions. II est possible que nous ne puissions pas ou que nous ne souhaitions pas répondre par le détail. Les motifs de cette discrétion vous devez les comprendre. A travers notre soucis de consolidation de notre effort, de prolongation de cet effort vers d'autres applications, vers d'autres produits, vers d'autres marchés. C'est une part importante de notre stratégie industrielle qui est en question".
La semaine suivante, le 22 janvier, André Beyner adressait sous forme de note interne confidentielle un document de trois pages, intitulé projet Deltrème possibilités d'amélioration de complément, évaluation pour des approches nouvelles. Cette note était distribuée sur René Besson et Rémy Grandjean, pour la Direction technique d'Ebauches, sur Ernst Thomke, Urs Giger et Anton Bally, pour la Direction de ETA. La note abordait les possibilités d'enrichissement d'un projet comme Deltrème pour des approches plus minces, des approches à caractère sportif, une approche en version économique, une approche avec des fonctions complémentaires. Quelques croquis à main levée accompagnaient les réflexions. C'est là qu'il y a une relation de filiation entre le Délirium et la Swatch. La mention de la version économique qu'on peut imaginer à travers le concept de Délirium y était mentionnée et le croquis vraiment très préliminaire et très rudimentaire excite relativement bien l'imagination dans le sens d'une approche plastique intégrée. II n'y a pas eu à la Direction technique d'Ebauches SA d'approches pour réaliser un produit de type Délirium en plastique. II y a eu quelques réflexions préliminaires pour réaliser une version métallique, en particulier en laiton qui n'a pas été poursuivie.
Le mérite de l'approche plastique revient entièrement à l'équipe de Granges et l'effort qui a été fait est sur le plan technique absolument remarquable et sur le plan de marketing bien sûr également. Lorsque la Swatch a été lancée en octobre 1982 les communiqués de presse ont mentionné surtout celui qui a été émis le 21 octobre depuis l'Asuag, ces communiqués de presse mentionnent la filiation Délirium. Certains journaux ont souligné cette filiation en automne 1982. Lorsque le produit a été lancé en Suisse au début du mois de mars 1983 toute mention de Délirium a été totalement évitée.
Le témoignage d'André Beyner enregistré, il est temps d'observer que si la compétition engagée entre l'horlogerie suisse et l'industrie de la montre japonaise avait suscité l'idée originale de la Délirium, la majorité des témoignages concordent sur un point: il n'est pas un technicien, un horloger ou même un journaliste même non spécialisé à qui ne se soit imposée d'emblée l'idée des possibilités ouvertes par cette conception nouvelle sur la voie de la production de masse et dans des matières modernes, bon marché, à la place de l'or. II suffit de consulter les journaux de l'époque pour s'en rendre compte.
La charnière entre la préhistoire et l'histoire, entre le rêve, les tentatives et les réalités de l'entreprise Vulgaris, alias Popularis, alias Swatch, se situe au moment où Ernst Thomke qui avait déjà de son côté évoqué les diverses possibilités de production de masse avec Pierre Renggli, alors président du Conseil d'administration de l'Asuag (groupe dont faisait partie Ebauches SA, qui deviendrait plus tard ETA) Asuag devenant comme on sait l'une des composantes de la future SMH (Société suisse de micro-électronique et d'horlogerie SA), reçoit de celui-ci l'encouragement très net de devenir l'animateur du développement économique.
Restait un gros problème à résoudre: ETA fabrique d'ébauches et de composants de mouvements de montres, devrait s'engager désormais sur une voie particulière aux fabricants de montres complètes, en concurrence avec ces derniers, en même temps qu'elle demeurait leur fournisseur. On se souviendra à cet égard d'un Aktennotiz du 7 mars 1980 où sous le titre idée du concept formulée le 9 janvier 1980 par E. Thomke, il est clairement mentionné entre autres: Verkauf nur von fertigen Uhren (vente uniquement sous forme de montres terminées).
On imagine sans peine quelles discussions soulèverait à l'interne une telle perspective. A l'époque, nous avons encore affaire avec des dirigeants traditionnels ayant vécu tout le statut horloger, en majorité donc: la vieille garde. Ensuite, dans l'organigramme du groupe Asuag un sousgroupe nommé General Watch Co SA (GWC) réunissait les marques du produit terminé: Longines, Technos, Oris, Roamer, Rado, Mido, Certina, Rotary, Eterna, etc., dont plusieurs responsables, membres des familles qui avaient associé leur nom et leur entreprise à Asuag, estimeraient nécessaire de prévoir au minimum une commercialisation extérieure à ETA. Afin, disaient-ils, que la future montre économique ne soit pas identifiée avec la fabrique d'ébauches de Granges. On ne pourra pas les soupçonner d'avoir eu des visées plus lointaines; personne, en effet, ne pouvait même dans les pronostics les plus échevelés, supposer ce que serait plus tard le succès de la Swatch.
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