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Historique

Les montres érotiques animées sont nées à la fin du XVIIe siècle, au moment de l'invention des mouvements à répétition minute dont le système des marteaux frappant sur un gong permettait, du même coup, de donner vie à des petits personnages, des scènes champêtres ou des scènes coquines.

Conversations galantes

Fabriquées essentiellement en Angleterre, en France et à Genève, elles étaient appelées, par les Anglais des « Conversation pieces » car elles servaient de prétexte à une conversation galante. En effet, aux XVIIIe et XIXe siècles, presque toute l'aristocratie européenne se piquait d'art érotique en tous genres, une mode qui s'est perpétuée jusqu'au roi Farouk, dont la collection d'art et de montres érotiques a été mise aux enchères dans les années 1950, et jusqu'à l'acteur Michel Simon dont les trésors érotiques ont été vendus par Antiquorum à Genève en janvier 1977. Aujourd'hui les amateurs les plus passionnés se trouvant en extrême Orient.

Londres, plaque tournante

Au XVIIIe siècle, Londres était la plaque tournante du commerce mondial, notamment avec l'Asie, dont les lettrés étaient déjà amateurs de montres érotiques. De son côté, Genève disposait des horlogers et des émailleurs capables de produire ces automates très compliqués, le négoce des montres libertines était ainsi florissant entre ces deux villes.

Offertes par les jeunes mariées

A Genève, en outre, ces montres étaient communes à la fin du XVIIIe siècle. Les familles aisées s'en offraient et elles faisaient souvent partie de la corbeille des mariées qui les distribuaient à leurs demoiselles d'honneur...

Mais cette mode fut immédiatement combattue par l'église, tant celle de Calvin que la puritaine église anglicane. A Genève l'interdiction d'en fabriquer fut même promulguée en 1817, dans ce XIXe siècle si austère. D'autant plus que certaines montres mettaient en scène des curés, des moines et des nonnes. Leur commerce fut interdit, les pièces saisies et détruites... d'où leur rareté aujourd'hui.

Néanmoins, durant la guerre des Boxers en Chine puis durant le sac du palais d'été à Pékin, en 1911, de nombreuses pièces furent rachetées par les Européens qui les ramenèrent chez eux. On en trouve ainsi régulièrement dans les ventes aux enchères.

La mode revient

Aujourd'hui, époque où les moeurs sont particulièrement libérées, les montres érotiques reviennent à la mode et plusieurs grandes marques helvétiques en fabriquent. Souvent pour des prix très élevés, les mécanismes étant toujours aussi compliqués d'autant plus qu'il ont du être réduits pour être portés au poignet.

 

 

Entre érotisme et horlogerie, une idylle faite pour durer

La tradition des montres libertines a failli disparaître au début du XX siècle. Grâce à Blancpain, ce savoirfaire est sauvé. Et suscite de nouvelles passions.

Le roi Farouk, Michel Simon, Henry Ford ou Elton John n'ont a priori rien en commun. Et pourtant, à une période de leur vie, tous ont été habités par une même passion: les montres-automates à caractère érotique.

Fabriquées depuis le XVII siècle par les plus grands horlogers, ces montres de gousset ont la particularité de cacher un automate libertin derrière un couvercle actionné par un poussoir secret.

Le roi Farouk, certainement le plus féru d'entre tous, a possédé la plus grande collection du monde, alors que Henry Ford a figuré également sur la liste des grands amateurs, tout comme le comédien Michel Simon. Ce dernier, bien connu des collectionneurs de la cité de Calvin, avait mandaté des rabatteurs pour visiter brocanteurs et antiquaires afin de lui dénicher les plus belles pièces polissonnes. Des montres érotiques bien sûr, mais aussi des objets, des revues ou des photos à caractère pornographique.

Plus récemment, Elton John s'est, quant à lui, offert le plaisir d'une montre libertine auprès d'un grand horloger suisse. Fidèle à ses goûts, il a commandé une pièce spéciale représentant deux hommes en train de faire l'amour observés par un chien. Petit caprice de star ? Pas seulement. Ces pièces se vendent aujourd'hui dans le monde entier et ravissent aussi bien les amateurs d'art fortunés du sultanat du Brunei, des Etats-Unis, que ceux du nouvel eldorado chinois. Il faut dire que le prix de ces petits bijoux de mécanique n'est pas à la portée de tous puisqu'il oscille entre 25 000 et 200 000 francs.

Véritable marché de niche, la production de montres érotiques ne dépasse pas quelques dizaines de pièces par année. Et seule une poignée de maisons horlogères perpétue encore cette vieille tradition. Un savoir-faire qui a failli s'éteindre définitivement il y a une centaine d'années, quand la libéralisation des mœurs ne justifiait plus de cacher ces scènes les plus osées.

C'est à Jean-Claude Biver que l'on doit la renaissance de cet art horloger particulier. Au début des années nonante, alors qu'il cherche à redonner à Blancpain ses lettres de noblesse, il décide de créer pour la première fois un automate érotique sur une montre-bracelet. « Je voulais rendre à Blancpain l'image d'une maison perpétuant l'art horloger, je me sentais une âme de missionnaire et j'ai eu l'idée de relancer cette vieille tradition oubliée », explique l'ancien patron.

 Le défi est alors important. Il faut développer le mécanisme de l'automate, régler les nombreux problèmes de forces et coupler le tout sur un mouvement à répétition minute déjà complexe. Après une année de recherches, les premières pièces sortent des ateliers. Si, à leur découverte, le monde de l'horlogerie réagit très bien, certains clients de la marque du Brassus se disent cependant choqués. Comme cette Hollandaise qui va jusqu'à renvoyer sa montre à Blancpain quand elle apprend que la manufacture crée des automates érotiques. « Elle ne se reconnaissait plus dans la marque, se rappelle Jean-Claude Biver. Et, elle n'a même pas demandé le remboursement de sa montre. »

UN TRAVAIL SUR MESURE

« Certains confondent encore érotisme et pornographie, déplore Jean-Vincent Huguenin, maître graveur pour Blancpain. Mais ils ont tort. Car ces pièces sont des œuvres d'art, même s'il s'agit d'art appliqué. » Depuis plus de dix ans, cet artisan est en charge de la création de tous les automates érotiques de la marque. Chaque pièce est unique et nécessite environ un mois de travail. La première phase consiste à réaliser un croquis répondant aux demandes du client. Si celui-ci n'est pas satisfait, libre à lui de renvoyer le graveur à sa copie, jusqu'à ce que le dessin lui convienne parfaitement. L'artisan grave ensuite la scène sur une plaque d'or et découpe lui-même toutes les pièces nécessaires au fonctionnement de l'automate avant de le monter. Un travail de bénédictin qui nécessite une précision extrême afin de garantir le fonctionnement optimal de l'automate pour des décennies, voire des siècles. Certaines scènes peuvent compter jusqu'à neuf pièces articulées, le tout dans une épaisseur inférieure au millimètre. « Malgré ces contraintes, mon but est de donner une impression de profondeur à la scène pour offrir une bonne perception des rondeurs. Une condition indispensable quand il s'agit d'automates érotiques », sourit Jean-Vincent Huguenin.

Dans son minuscule atelier, le maître graveur passe ainsi ses journées à réaliser les désirs les plus intimes de ses clients, en utilisant les mêmes outils que ses prédécesseurs depuis trois siècles. Parfois les demandes sont très précises. « Je me souviens d'une commande où l'homme voulait absolument être représenté en train de faire l'amour sur le capot de sa Ferrari, ou celle d'un client désirant se voir affublé d'un sexe gigantesque. » « Pour le prix de ces montres, qui atteint 180 000 francs, explique Jean-Vincent Huguenin, je ne triche jamais avec le client, tous mes dessins sont réalisés à l'ancienne, sur la base de modèles vivants. »

Dans un autre esprit, l'horloger Svend Andersen fabrique également des montres érotiques et il lui arrive régulièrement de travailler sur des photographies apportées par des clients. « Un homme voulait, par exemple, que sa cicatrice sur la jambe droite soit bien visible ainsi que sa calvitie. Mais la commande la plus folle qui me revienne à l'esprit est celle d'un client désireux de voir Monica Lewinsky et Bill Clinton en pleine action dans le bureau ovale. » Une pièce qui a nécessité l'aval de l'avocat de l'horloger avant le commencement de la fabrication. Très vite, le bruit de son existence s'est répandu parmi les amateurs d'horlogerie et Svend Andersen a rencontré un vif succès lors de ses déplacements sur les différents salons horlogers de la planète. « Je la portais au poignet et tout le monde voulait discrètement contempler cette pièce grivoise. J'ai alors fabriqué une dizaine de montres supplémentaires. Si ce scandale a secoué l'Amérique puritaine, rappelle-t-il, il a surtout fait pouffer de rire le reste de la planète. Résultat, nos montres érotiques à 80 000 francs pièce se sont vendues dans un temps record en Asie et au Moyen-Orient. »

BLANCPAIN DÉCLENCHE UN PHÉNOMÈNE

En relançant la production des montres érotiques au début des années nonante, Jean-Claude Biver ne s'attendait pas à déclencher un tel phénomène. Dans le sillage de Blancpain, plusieurs horlogers se lancent dans le développement de leurs propres automates avec plus ou moins de succès. Ainsi, Svend Andersen, Chopard, Preziuso, Hublot et quelques autres proposent des modèles. Des livres sont édités sur le sujet, notamment Les Heures de l'Amour de Roland Carrera, grand spécialiste de l'horlogerie. « Un véritable best-seller, très vite épuisé, dont les journaux du monde entier se font l'écho lors de sa sortie en 1993, notamment le New York Times, qui lui consacre sa dernière page », se rappelle son auteur.

Antiquorum, le leader mondial de la vente aux enchères de pièces horlogères, se lance aussi sur le créneau en organisant en 1997 une vente spéciale sur le thème de l'amour. « Les clients sont venus de partout pour admirer les montres libertines que nous proposions à la vente », se souvient Etienne Lemenager, directeur et expert de cette société genevoise. Cet intérêt pour les pièces coquines ne cessera de se confirmer par la suite, mais il n'aurait certainement pas été aussi fort sans un petit coup du pouce du destin. Ainsi, en 1994, alors que Blancpain organise une exposition de montres libertines au Deutsches Museum de Munich, les 28 pièces présentées, dont 15 historiques, sont dérobées. La notoriété des montres érotiques et celle de Blancpain font alors un premier bond en Allemagne et dans le reste de l'Europe, tant les journaux s'intéressent au destin des fameuses pièces de collection disparues. Le déchaînement médiatique connaît même une seconde vague, quatre ans plus tard, quand les voleurs sont enfin retrouvés ainsi que les montres, en piteux état.

UN ÉROTISME ENFIN ASSUMÉ

Aujourd'hui, les horlogers manifestent une certaine fierté à fabriquer des montres érotiques, même si elles n'ont pas pour vocation de devenir des succès commerciaux. « Au contraire, notre capacité de production pour ces pièces reste extrêmement limitée et nous n'avons pas l'intention de la développer, confirme Mark-Alexandre Hayek, actuel patron de Blancpain. Ces montres sont destinées à un public de connaisseurs, amateurs d'art horloger et d'art en général. » Ainsi, Jean-Vincent Huguenin ne manque plus un seul salon horloger où une place de choix lui est réservée pour graver ses pièces en direct sur le stand de Blancpain.

Une nouvelle stratégie pour les maisons horlogères qui, jusqu'ici, ont plutôt privilégié la discrétion. En effet, depuis le XVIII siècle, ces montres coquines, fabriquées essentiellement en Suisse, en France et en Angleterre par les plus grands horlogers, ont plutôt tendance à s'échanger sous le manteau. Une discrétion qui, à l'époque, ne les empêche pas de remporter un vif succès auprès de toute l'aristocratie européenne.

« Les dignitaires de la cour de France en étaient même friands, explique Roland Carrera. Ils n'hésitaient pas à les exhiber lors de repas arrosés dans l'espoir d'entamer une conversation galante. » Les montres les plus prisées de l'époque mettent en scène des curés, des moines ou des nonnes se livrant à des actes sexuels débridés, le plus souvent observés ou accompagnés par des chiens. « Un attrait qui est resté le même aujourd'hui. Ces pièces sont toujours les plus recherchées et les plus rares, confirme un grand collectionneur genevois, propriétaire de près de 35 montres érotiques. Un vrai scandale aux yeux de l'Eglise qui, à Genève en 1817, période particulièrement austère et fortement ancrée dans les préceptes calvinistes, promulgue l'interdiction de la fabrication de ces objets bafouant ostensiblement la morale chrétienne.

« Dans un premier temps, ces pièces sont d'abord confisquées, rappelle Roland Carrera. Mais très vite, l'ordre est donné de les détruire car les policiers sont accusés de passer trop de temps à manipuler les automates saisis. » La fascination pour ces pièces érotiques reste encore vive, malgré cette interdiction, pendant près d'un siècle. Mais la libéralisation des mœurs du début du XX siècle finit par tuer cette tradition. Quelques pièces sont encore fabriquées durant la Première Guerre mondiale, mais dans un tout autre esprit. Les montres représentent, par exemple, un soldat français sodomisant un porc coiffé du casque à pointe allemand.

Aujourd'hui, après plus d'une cinquantaine d'années d'oubli, cet art horloger a mûri, en collant une nouvelle fois à son époque. Pour trois siècles encore de libertinage ?

 

Bilan; 02.05.2004; page 36 / www.bilan.ch

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