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Comment de la montre noble on sortit le blanc

Depuis la plus haute antiquité, les hommes se sont ingéniés à construire des appareils pour mesurer le temps. Après maintes tentatives plus ou moins heureuses, ils arrêtèrent leur choix sur une pièce de gros volume : l'horloge de beffroi. C'était au moyen âge. Pour un temps cependant, car une pièce portable aurait été plus appropriée ; la difficulté résidait dans les poids moteurs: on ne savait encore par quoi les remplacer. Bientôt la découverte du ressort moteur devait ouvrir très avantageusement cette impasse. Dès lors, ce ne fut plus qu'une question d'habileté, de fin ouvrage que de fabriquer une horloge de dimensions réduites : la montre.

Bâle et Genève prennent le monopole dans la fabrication des montres

Dans la région suisse du Jura, c'est probablement au cours du XVIe siècle que sa fabrication prit assez d'importance pour que les hommes d'alors aient jugé nécessaire de fixer par écrit des actes qui y ont trait. A cette époque, les métiers des bourgs étaient encore organisés en de puissantes corporations et la montre, petit objet de luxe délicat et soigné - un véritable bijou - trouva rapidement son maître naturel en la personne de l'orfèvre, dont le métier était également régi par des jurés. Les orfèvres se mirent à fabriquer des montres à Genève et à Bâle. Ces deux villes avaient acquis, au cours du moyen âge, puis de la Renaissance, une certaine importance dans le commerce des métaux et s'étaient vu conférer assez rapidement des privilèges pour stimuler le travail des métaux précieux. Leurs pièces d'orfèvrerie acquirent un bon renom à l'extérieur, et la montre leur emboîta le pas. Mais, dans la cité rhénane, les règlements corporatifs valaient davantage encore que l'épanouissement de l'industrie. Aussi, à peine née, la montre bâloise disparut.

La montre genevoise aurait peut-être subi le même sort si deux événements ne lui avaient été propices : la présence de Calvin et la révocation de l'Édit de Nantes. Le réformateur obligea les orfèvres à modifier leur activité au profit de la montre en leur interdisant de fabriquer des "croix, callices ou autres instruments servants à la papauté et idollatrie". Quant au second événement, il eut pour conséquence de rejeter vers les cantons suisses et Genève en particulier, un bon nombre de Français qui avaient suivi d'ailleurs la trace d'autres réfugiés chassés par les persécutions religieuses. Beaucoup de ces Huguenots étaient gens de métier et ils donnèrent à l'industrie de la montre déjà établie dans cette dernière ville, une impulsion remarquable, au détriment de cette même industrie en France. La ville s'agrandit précipitamment et les corporations furent quelque peu bousculées.

Les corporations horlogères s'organisent

Les "orlogiers " - pour ne reprendre qu'un parmi les vieux termes qui désignaient l'horloger - furent bientôt assez puissants et éprouvèrent le besoin de s'organiser en faisant adopter, en 1601, des jurandes qui leur sont propres. Ces jurandes sont déjà moins tolérantes que ne l'étaient alors celles des orfèvres, fixées quelque quarante ans auparavant : il fallait protéger cette excellente profession qui risquait d'être avilie par les tout-venant. Dans les bourgs au bord du Léman, à Nyon, à Rolle, on imita ce qui se faisait à Genève. Plus tard, les monteurs de boites, puis les graveurs adopteront à leur tour la maîtrise. Ces corporations distinguent les trois degrés traditionnels, à savoir le maître, le compagnon et l'apprenti. L'éducation de l'apprenti horloger est longue. Il subira une période de cinq à huit ans suivant les endroits, avant de livrer son "chef-d'oeuvre". Les règlements ne prescrivent pas non plus une pièce unique, ici ce sera une montre, là une pendulette, ou encore "deux montres avec mouvement" pour citer les termes d'un contrat de l'époque.

Le maître horloger, au début du XVIIe siècle, n'est plus un artisan au sens plein du mot. Il ne fabrique plus à lui tout seul, comme le faisait son grand-père, toutes les pièces de la montre, en commençant par les outils dont il avait besoin. Au sein même de la corporation, on rencontre déjà des spécialistes. Parmi eux, on distingue deux groupes importants : le premier constitué par les maîtres horlogers qui fabriquent la montre, le second par les maîtres horlogers qui en font le négoce. Les uns travaillent en chambre, dans un cabinet, ce sont les ancêtres du fameux cabinotier du quartier Saint-Gervais. Les autres tiennent boutique sur rue, ils vont à la recherche de nouveaux marchés, soit personnellement soit par l'intermédiaire de courtiers ; ils ouvrent la voie au système connu plus tard sous le nom d'établissage.

Bien organisée et ayant imposé son monopole de fait et de droit, la corporation des horlogers de Genève écoule ses produits dans le vaste monde, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie et en Orient, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce développement réjouissant des affaires entraîne naturellement des changements dans le travail des horlogers. La spécialisation amorcée au moment de l'octroi des premières jurandes s'accentue et fait éclater, un demi-siècle plus tard, les limitations réglementaires, pour donner naissance au travail en "parties brisées". C'est ainsi qu'apparaissent des faiseurs de ressorts, de blancs ou d'ébauches, d'outils, de chaînettes - cette dernière spécialité étant réservée aux femmes. Des maîtres entreprenants ou des compagnons mécontents de devoir rester en cet état vont porter l'industrie dans les campagnes avoisinantes.

La division du travail dans la fabrication de la montre donne lieu à d'autres spécialisations

Au terme du XVIIe siècle, les membres fabricants de la corporation, les plus nombreux, craignent que le travail extérieur n'agisse nuisiblement sur les salaires et sur les prix, aussi imposent-ils à l'ensemble de la profession des mesures pour maintenir intact le monopole qui risque de leur échapper. Comme ils n'ont pas de moyens efficaces pour réduire directement les progrès de l'horlogerie en dehors de Genève, ils s'y prennent indirectement en interdisant, dans l'enceinte de la ville, les travaux d'ébauchage qu'ils bannissent ; d'autre part, ils interdisent que les travaux de finissage se fassent ailleurs qu'à Genève. Ces mesures favorisent donc une séparation qualitative du travail. Parmi les travaux de rebut, figure précisément le blanc, dont la fabrication avait été très rapidement abandonnée aux compagnons.

Le lien entre les parties ébauchées et le finissage, c'est le maître marchand horloger, qui assumera, au fur et à mesure que se font sentir les effets de la révolution industrielle, le rôle de chef de la production. Les autres maîtres, soit individuellement soit en association, travailleront pour lui, de même que les ouvriers disséminés hors de Genève, dans de petits ateliers ou à domicile. Dès lors, il sera connu sous le nom d'établisseur, terme que l'on peut préciser en lui adjoignant le qualificatif "au premier degré".

Au nombre de ses fournisseurs, on rencontre justement celui qui livre les pièces ébauchées du mouvement de la montre, le blanc ou l'ébauche. Ces faiseurs, appelés blanquiers ou blantiers à Genève, mouvementaires ailleurs, vont se créer une place toujours plus en vue dans l'industrie de la montre. Certains d'entre eux prendront à leur compte le négoce des pièces ébauchées et deviendront le second point de ralliement dans la division du travail qui prévaut à cette époque. Leur activité s'apparentera à celle des établisseurs, mais à un degré inférieur dans la hiérarchie de la production. L'occasion de s'établir leur sera souvent fournie par le commerce des métaux. Celui qui faisait un négoce de ce genre pouvait à la fois livrer la matière première nécessaire à la fabrication des pièces de l'ébauche et avancer des fonds aux compagnons ou aux ouvriers qui les façonnaient. Cette main d'oeuvre, éparpillée dans la campagne, ne souffrait pas directement des entraves corporatives et elle se prêtait volontiers à un travail, même faiblement rémunéré, qui améliorait sensiblement l'ordinaire d'une activité paysanne souvent grevée de redevances.

Ainsi sont nés les faiseurs d'ébauches. La pièce qu'ils fabriquaient ou vendaient a reçu le nom de blanc parce que son métal, du laiton, était laissé blanc. Ce blanc se composait de la partie du mouvement dénommée cage, autrement dit l'armature destinée à supporter tous les organes fixes ou mobiles du mouvement. Elle comportait deux grandes plaques de métal et une plus petite : la platine, le grand pont et le coq, maintenues entre elles à une certaine distance par les piliers. Le grand pont sera remplacé par la suite par plusieurs petits ponts destinés à fixer un ou plusieurs mobiles. En outre, la cage recevait certaines pièces mobiles telles que le barillet - boite ronde abritant le ressort moteur -, la fusée - pièce en tronc de cône munie d'une rainure hélicoïdale où s'enroulait la corde ou la chaînette de transmission déroulée par le barillet -, et parfois les rouges. Par contre, le blanc ne portait jamais l'échappement, c'est-à-dire le dispositif régulateur de la montre. Toutes ces pièces étaient ébauchées dans le métal, d'où le nom d'ébauche, grossièrement limées et non polies. C'est à Genève qu'on les finissait et repassait - qu'on les terminait dirions-nous aujourd'hui. Si l'on imagine la finesse du mécanisme d'une montre, on se rend compte combien le finissage réservé aux artisans de la corporation genevoise avait encore d'importance. Expulsés de Genève, les blantiers allaient montrer à la corporation qui des deux, de l'ébauche ou du finissage, gagnerait au change.

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