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Pendules à automates en Extrême-Orient

L'horlogerie pittoresque prit au XVIIIe siècle un aspect différent: de caractèreplus brillant, mais en même temps moins naturel, visant avant tout à éblouir, à étonner, du moins dans les pièces destinées à des pays lointains. Plus que tout autre, le nom de James Cox est attaché à ce genre.

James Cox

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le nom de l'horloger James Cox était célèbre, non seulement en Angleterre, mais dans tout l'Extrême-Orient. Cité à partir de 1760, mort en 1788, il fut le créateur d'un genre de pendules fort curieuses et en même temps d'un grand nombre de montres et de fantaisies spéciales qu'il établit ou fit fabriquer en parties brisées par divers ateliers de Londres et de Genève. C'est avant tout pour les Grandes Indes et la Chine que travailla J. Cox. On sait assez peu de chose des importations en Inde à son époque: Ce qui concerne le Céleste-Empire est beaucoup plus connu. Cox organisa dans ce second pays un commerce important dont la base était la ville de Canton, seule porte ouverte, jusqu'en 1842, aux marchandises européennes.

Cox, constatant la vogue inouïe des pièces à complications et surtout à automates, à la cour de Pékin et dans tout le Céleste-Empire, en imagina de nouvelles, non plus semblables à celles, dans le goût européen, qui avaient déjà paru, mais dans le goût oriental avec des mécanismes d'une complexité extrême et surtout avec une richesse de décors extraordinaire.

C'était une surcharge de pierres précieuses, mi-précieuses ou imitation, d'émaux rutilants, de ciselures surtout, enfouissant parfois la pendule proprement dite sous une profusion de verdures de bronzes, avec des pavillons simples ou superposés, des vases, des coffrets et des «architectures », comme l'on disait alors.

Dans ces décors de métal doré, certains animaux étaient spécialement goûtés, surtout les éléphants qui servent de base ou de centre principal, présentés de manières très diverses. Mais on voit de même des rhinocéros, des lions, des taureaux, des chevaux et, parmi les oiseaux, surtout le faisan. Aux ornements de style européen s'en ajoutaient d'autres d'inspiration chinoise ou pseudo-chinoise.

Pendulette sur chariot, signé Jas. Cox, Londres, avec automates (Collection Jack Linsky, New York)

A tout cela se mêlaient des sonneries simples ou à répétition, des carillons tympanons et jeux de flûtes, des étoiles, des rosaces tournantes, des crocodiles, des dragons laissant retomber des perles dans une coquille, celles-ci ramenées ensuite à leur point de départ. Et c'étaient aussi des automates de tout genre : musiciens, joueurs de flûte, carillonneurs, éléphants marchant ou remuant seulement leur trompe, chiens et lions Fô articulés, dauphins rejetant de l'eau (une eau de verroterie en torsades), tritons soufflant dans leur conque, papillons prenant leur essor, oiseaux dans leur nid, ouvrant le bec et agitant leurs ailes, picorant, chantant seuls ou gazouillant de concert; enfin, placés en général sous verre dans le piédestal, paysages divers avec rivière, cascades, fontaines, moulin à eau ou à vent, promeneurs, bateaux circulant au son de la musique, et bien d'autres curiosités encore.

Plus tard (car il fallait toujours trouver du nouveau) on imagina des personnages animés beaucoup plus compliqués : magicien, escamoteur, joueuse de tympanon, etc. La plus somptueuse de toutes ces pièces, envoyée en 1769 à Canton, avait un «cabinet» (boîte) tout en or et en argent et près de cent mille pierres, diamants, rubis, émeraudes, perles, etc. Ses complications étaient extrêmes.

1772 et 1773

Cox fit une exposition de ses oeuvres à Londres et publia en même temps deux éditions d'un catalogue qui décrit très en détail un grand nombre de pièces, sans donner, il est vrai, aucun détail technique, mais en n'omettant aucun détail d'ornementation.

A l'occasion de cette exposition, J. Cox avait obtenu du Parlement l'autorisation de mettre ses oeuvres en loterie. Par conséquent, beaucoup d'entre elles restèrent en Angleterre ou dans d'autres pays d'Europe. S'agissait-il de doublets ou de triplets de celles qui étaient parties en Extrême-Orient ?

Ce dut être le cas en partie seulement, car la comparaison de ces descriptions avec celles du Musée de Pékin n'indique jamais une concordance absolue. Le Musée de Pékin, dont M. Harcourt Smith a établi le catalogue avait été formé principalement de pièces provenant du palais de Jéhol en Tartarie. Au début, c'est-à-dire vers 1760, ces pendules extraordinaires avaient eu un énorme succès à la cour et s'étaient même vendues à un prix excessif. Les mandarins qui étaient à la tête du gouvernement impérial donnaient l'ordre aux marchands du pays de s'en procurer d'autres et ceux-ci n'osèrent se dérober, faisant commande sur commande. Mais l'abondance même de ces pièces (de ces "Sing-song", comme on les baptisa par la suite) fit qu'à un moment donné on ne les accepta plus que comme cadeaux et à un prix inférieur à ce qu'elles avaient réellement coûté. Il s'ensuivit de grosses pertes pour la maison James Cox & Fils (elle avait changé de raison sociale) et ses émules, car le succès avait fait naître la concurrence.

La maison Cox & Beale en difficulté

En 1788, la maison Cox & Beale, qui avait succédé à J. Cox & Fils, n'était plus en bonne posture. Or, elle occupait, à côté de ses propres ateliers, ceux des Jaquet-Droz & Leschot à Genève et ceux d'Henri Maillardet, leur associé, qui dirigeait la succursale anglaise. Un grand nombre de mécanismes des pièces de la fameuse collection décrite avaient donc été confectionnés par les célèbres mécaniciens et horlogers neuchâtelois et leurs habiles collaborateurs: les Maillardet de Fontaine (frères d'Henri), les Frisard, les Lemaire, etc. Au moment de la mort de J. Cox (1788), cette maison Jaquet-Droz subit de grosses pertes et les traites tirées sur Canton restèrent en souffrance. Ensuite de ces déficits, l'association avec Henri Maillardet à Londres dut être liquidée.

En 1792, c'est une somme de 4570 livres sterling que les Cox & Beale de Canton firent perdre aux liquidateurs de la maison Jaquet-Droz & Leschot. Pourtant, après la célèbre ambassade anglaise de Macartney, en 1792, qui apporta en Chine une multitude de cadeaux, l'ambassade hollandaise de van Braam, en 1795, transporta encore deux grandes pièces à magiciens jusqu'à Pékin. Elles furent de nouveau achetées chez Cox & Beale de Canton qui, ainsi, se maintenaient comme importateurs après des arrangements très défavorables à leurs créanciers. Les Cox & Beale devinrent par la suite Cox, Beale & Félix Laurent, puis Beale & Cie, ce qui fit dire que cette maison changeait aussi souvent de nom que le Monsieur Vieux-Bois de Tôpffer changeait de chemise.

Pendule à personnages chinois mouvants et à cascade, représentant la "Montagne Sacrée"( comm. par L. Grinberg)

Vers 1805, un voyageur français, Renouard de Sainte-Croix, passant par Canton écrivait: «La maison de MM. Beale a commencé par un M. C... [Cox] qui établit un magasin de mécanique où l'on trouvait et où l'on trouve encore tout ce qu'il y a de plus curieux en Europe dans ce genre... Ces objets se sont vendus aux mandarins à des prix exorbitants qui ont un peu baissé parce qu'en Chine, il n'y a personne qui puisse raccommoder ces pièces de mécanique, quand il y survient du dérangement.» En effet, nous avons eu l'occasion de donner la liste de nombreuses montres, tabatières et flacons avec automates établie par les Jaquet-Droz & Leschot à Genève pour le compte de J. Cox et de ses successeurs. Ce sont des pièces de grand luxe comportant toutes des curiosités de mécanique et d'ornementation. Ces montres elles aussi, à peu d'exemples près, s'expédiaient par paires, car cette particularité, ainsi que nous l'avons rappelé maintes fois, ne fut en aucune façon une invention d'Édouard Bovet, dit le Chinois, ainsi qu'on le raconte encore, malgré tout, au Val-de-Travers.

Plus loin, Renouard de Sainte-Croix parle encore des mécaniques précieuses qui restent en magasin et qu'on ne peut plus réparer, car elles sont toutes rouillées par l'humidité qui règne en maîtresse dans la Chine méridionale. Chose curieuse, Beale avait en 1810 à Canton, le titre de résident prussien, car à ce moment-là, les Anglais n'admettaient dans les factoreries aucun négociant d'autre nationalité que la leur.

La fin de la maison Cox

En 1836, un des Bovet, dits-de-Chine, écrivait à la maison de Fleurier que Beale et ses oiseaux (mécaniques) étaient en fuite. Ce fut donc la fin de cette maison célèbre qui, à la grande époque de James Cox, semblait avoir rassemblé dans ses extraordinaires créations des richesses aussi fabuleuses que celles que décrivent les contes orientaux. Il entra un nombre considérable de ces pendules Cox et autres à complications dans les divers États de l'Inde, mais on en sait fort peu de chose, car les empereurs, les princes et les rajahs ne s'en sont point défaits, et les guerres et les révolutions (peu nombreuses sous l'occupation anglaise, à part celle des Cipayes) n'ont pas, en général, provoqué de pillages et de rapines.

Beaucoup de ces pièces existent encore, plus ou moins conservées, mais il sera bien difficile, sinon impossible de les retrouver.

Il en fut autrement en Chine.

Lorsque les nombreux membres de l'Ambassade anglaise de Lord Macartney (la plus célèbre qui fût jamais organisée au monde) visitèrent, en 1792, les divers bâtiments qui constituaient le palais impérial de Jéhol dans les montagnes de Tartarie, ils ne refusèrent point - dit un, des accompagnateurs - de témoigner leur admiration pour ces ouvrages mécaniques. Le même auteur (Georges Staunton) rappelle que ces pièces avaient formé une partie «de la superbe et curieuse collection appelée Muséum de Cox, exécutée et montrée en Angleterre».

Un autre membre de l'ambassade (Hüttner) parle aussi de ce qu'il vit en ces salles pleines de richesses: «Beaucoup de serinettes, des sphères, des globes, des pendules, des automates jouant de quelque instrument; et ces divers objets, ajoute-t-il, étaient si parfaits et en si grande quantité que nos présents devaient perdre par la comparaison et «cacher leurs têtes diminuées» (c'est-à-dire perdre la face).

Ce sont des richesses de Jéhol qui constituèrent, il y a quelque vingt ans, deux musées de Pékin, le «Palace Museum» et le «Wu Ying Tien».

Hüttner ajoute à ce que nous avons reproduit plus haut: «Cependant, l'on me dit que les belles choses que nous voyons étaient bien inférieures à celles du même genre qui ornaient les appartements des femmes de l'empereur et le garde-meuble européen de Yuen-Ming-Yuen.» Ce dernier, appelé aussi le Palais d'été, et qui était en réalité un immense ensemble d'édifices de style, de pavillons et de jardins, un Versailles démesuré, réunissait dans son intérieur - a dit Mgr Fabvier, ancien archevêque de Pékin - tout ce que les quatre parties du monde ont de plus recherché et de plus curieux.

Malheureusement, l'expédition anglo-française de 1860 incendia une partie importante de ces palais, et ce fut, à ce moment-là et dans les années qui suivirent surtout, le pillage, la vente par les gardiens ou le vol de nuit par la populace. Cet incendie, ordonné par le commandant anglais en représailles des atrocités commises par les Chinois sur des soldats prisonniers, avait laissé de beaux restes qui étaient réparables, mais on ne les répara pas, et l'expédition, eni 1900 de l'armée internationale contre les Boxers, causa de nouvelles ruines.

Nous avons retrouvé divers récits de ces expéditions et de ces pillages exécutés (dit, avec autant de cynisme que d'inconscience, un témoin) «dans le but de propager la civilisation et d'assurer à jamais nos saintes missions dans toute l'Asie». Il s'agit d'un officier de ligne, M. J. L. de Negroni, qui publia en 1864 ses Souvenirs de la campagne de Chine dans lesquels, après le récit des batailles, il décrit avec emphase quelques pavillons du Palais d'été, contenant, dit-il, «tous les trésors de l'Asie». Negroni se vit obligé de réunir et de collectionner ( ?) des objets, en dépit des Anglais qui lui faisaient une sérieuse concurrence.

Insistons sur le fait qu'à côté de James Cox, d'assez nombreux concurrents anglais introduisirent en Chine des pendules à automates du même genre. C'est ce que nous prouve le Catalogue de S. Harcourt Smith où nous relevons entre autres noms d'auteurs ou de marchands londoniens de telles pièces, les noms G. Duck vers 1750, R. Fleetwood, vers 1760, Georges Higginson, vers 1760, Eardlay Norton, vers 1765 (pendules de style barbare), George Pyke, vers 1770 (pièces d'une conception effarante, de même que certaines de Williamson, 1775), Barbot (certaines pièces très belles) et William Carpenter vers 1780.

Certaines pendules sont signées W.Y.T., parmi lesquelles quelques-unes particulièrement surchargées et d'un style qui nous paraît abracadabrant, malgré la beauté du travail des bronzes. Enfin, nombre de ces pendules ne portent aucune signature. Il faut remarquer, nous écrivait M. Gustave Loup, qui vécut longtemps en Chine, qu'il existe dans ce pays quantité de pendules de style Louis XV ou Louis XVI tirant souvent sur le baroque, fabriquées par des horlogers chinois établis à Canton et plus souvent encore à Pékin; elles comptent parmi les plus chargées et sont en général ornées de bronzes dorés, moins fins que ceux d'origine européenne.

Pendule à l'éléphant, cortège de bronzes et ornements tournants, provenant de Chine
Pendule avec animaux mouvants, provenant de Chine

D'autre part, nous indique M. Loup que beaucoup de pendules compliquées d'origine anglaise, ne sont plus complètes ou ont été surdécorées, c'est à dire que des horlogers chinois ou de riches particuliers qui les offraient à des supérieurs, les enrichissaient de pierreriee ou de perles, afin de leur donner plus de valeur marchande. Parfois même ils les transformaient complètement.

Les Automates d'Alfred Chapuis et Edmond Droz, Editions du Griffon

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