
WORLDTEMPUS – 3 avril 2010
Pierre Maillard – « Au-delà des mots »
Chronique
Les mots "foire" et "férié" ont tous deux la même racine latine feriae, "jours de fête". Il n’est donc pas étonnant que le rassemblement des marchandises à l'occasion de la "foire" s’accompagne immanquablement de "fêtes" breugheliennes. On va à la foire pour vendre ses produits, certes, mais aussi, loin de chez soi, pour faire la foire.

A la foire, faire la foire est permis pour autant qu'on ne foire pas définitivement sa foire. DR
On aura beau chercher à déguiser cet aspect ludique voire parfois franchement interlope de la foire en la renommant un peu pompeusement "salon", rien n'y fera. Sous la moquette des salons, la paille des foires. Contre vents et marées, les "salonnards" restent de sacrés "foireurs". Mais attention à l'étymologie: dans la gangue des mots se cache bien souvent la vérité et dans "foire" il y a aussi "foirer". A la foire, faire la foire est permis pour autant qu'on ne foire pas définitivement sa foire. Il est hélas des lendemains un peu foireux où l'on se dit qu'on aurait mieux fait de ne pas trop la faire, la foire.
Mais il est parfois bien difficile d'y résister car, salon ou foire, la grande réunion horlogère qu'est Baselworld est à la fois un vrai champ de foire, une sacrée foire d'empoigne et un salon des vanités. Si tous y font mine de s'entendre comme larrons en foire, les intrigues de salon y sont aussi fort nombreuses. Comme toute vaste réunion, Baselworld est une formidable comédie humaine, une vraie foire aux bestiaux et un salon des illusions. On y croise de sacrés spécimens et les apparences y sont souvent trompeuses. Une des illusions majeures de la dernière édition qui vient de se clore serait ainsi de croire qu'en même temps que les montres ont rétréci en taille, la gent féminine a uniformément grandi de dix centimètres en une année. Ce n'est qu'une tromperie ourdie par la confrérie des bottiers qui se sont ingéniés à glisser de trompeuses plates-formes sous tous les escarpins féminins. Il n'y a aucune relation de cause à effet. Autre illusion de foire: croire que la qualité de la cravate est à la hauteur de la valeur du produit représenté et qu'il est ainsi nécessaire de porter un costume Armani pour vendre des tocantes à six chiffres. Grave erreur de jugement! Certains punks couverts de tatouages négociaient sans se cacher des garde-temps à des prix à faire pâlir les austères gardiens en uniforme et cravates serrées des temples les plus prisés. Car comme tout champ de foire, celui de Baselworld est aussi fréquenté par des tribus bigarrées qui se croisent et se jaugent d'un coup d'œil dans le dédale des attractions – des stands, pardon. Ces tribus, on les reconnaissait à des signes identitaires, plus ou moins discrets. Généralement, les designers portaient autour du coup des foulards de shantung ou de pashmina lâchement noués, les commerciaux arboraient d'étroits souliers de cuir italiens bien différents des croquenots à semelle de crêpe des ingénieurs et des techniciens germains et les hordes journalistiques donnaient dans le négligé censé témoigner de leur indépendance d'esprit. Devant Fort-Knox (Rolex, pour les intimes) d'intimidantes créatures longues comme des aiguilles de trotteuses dressaient un mur accorte mais inflexible tandis qu'ailleurs des "snypeuses" caucasiennes vous envoyaient d'aveuglants flashes entre les deux yeux. Qu'on cherchât à vous éconduire ou à vous attirer, peu importe, l'ensemble avait décidément des allures de Foire du Trône.
Mais n'est-ce pas là un des charmes incontournables de ce grand rassemblement de la famille (au sens sicilien du terme, parfois) de l'horlogerie? On a beau dire et certains ne s'en privent pas. A l'heure de l'internet, ces grandes messes seraient, paraît-il, devenues inutiles. Balivernes. Foutaises. Internet est un animal à sang froid et rien ne vaut de se frotter les uns aux autres, petits et grands mélangés, dans la chaleur d'une vraie foire. Dans tous les sens du terme.
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
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