
WORLDTEMPUS – 5 octobre 2011
Pierre Maillard - «Au-delà des mots»
Chronique
Généralement, les collectionneurs aiment à rester discrets. Eh bien permettez-moi de prendre le contre-pied et de faire, en quelque sorte, mon "coming out": oui, je suis moi aussi un collectionneur. Mais un collectionneur d'un genre un peu particulier. En effet, je ne collectionne pas les montres mais les loupes d'horloger. Je dois bien en avoir une cinquantaine à présent, de tous types (bois, métal, bakélite) mais toutes rigoureusement de la même forme et quasiment de la même taille standard. Autre particularité de cette collection: on m'a forcé à la constituer. En effet, jamais de ma vie je n'ai acheté une loupe d'horloger et d'ailleurs, je serai bien emprunté de le faire: où achète-t-on les loupes d'horloger? (Chez Bergeon, sans doute, mais je ne suis encore jamais tombé sur un magasin Bergeon). Non, cette collection qui ne m'a pas coûté un centime est le fruit exclusif de dons.

Il n'y a pas de don sans contre don. DR
Venir y voir de plus près
Qu'ils soient vivement remerciés, ici même, tous ces horlogers qui m'ont donné une loupe gravée à leurs armoiries! Mais, contemplant ma collection d'un œil panoramique, je me suis demandé pourquoi diable tous les horlogers s'échinaient à m'offrir de ces petites loupes malcommodes pour qui, comme moi, non seulement n'est pas horloger mais surtout n'a jamais su trouver la grimace correspondante qui m'aurait permis de les maintenir miraculeusement coincées dans l'orbite de mon œil? Ayant une fois laissé choir une de ces loupes (la plus lourde de ma collection, qui plus est) sur une grande complication qu'on présentait à mon admiration, j'ai depuis renoncé à "porter" ma collection. Je ne fais que la contempler en silence. Or, cette contemplation silencieuse m'a récemment amené à me poser la question du don. Pourquoi donne-t-on? Et pourquoi donne-t-on une loupe à un journaliste? Est-ce là un acte symbolique, une invitation déguisée à "venir y voir de plus près", à m'armer de mon instrument grossissant pour aller fouiller les entrailles secrètes de l'industrie horlogère?
Offrir de se taire
Car comme l'explique le célèbre anthropologue Marcel Mauss, il n'y a pas de don sans contre-don. Selon lui, le don comporte en effet trois phases: "l'obligation de donner, l'obligation de recevoir et l'obligation de rendre". En faisant un don, on contraint en effet celui qui a été obligé de le recevoir à le rendre, sous une forme ou une autre. Le don crée la dette (et moi, de tenter d'évaluer le niveau de ma dette auprès de tous ces horlogers m'ayant offert une loupe…). En dehors des loupes, le journaliste horloger se voit le réceptacle d'autres dons (carnets de notes, agendas, parapluies, vestes tout terrain, casquettes, eaux de toilette et chocolat, beaucoup de chocolat…) qui n'ont rien de "gratuit" car ils sont tous siglés aux armes de celui qui vous en fait le don: façon de ne pas oublier le donateur (mais imagine-t-on votre belle-mère vous faire don d'un parapluie orné de son nom?).
Parmi tous ces dons, il y en a de véritablement somptuaires: les voyages! En ce mois de septembre, j'ai été invité par trois fois en Chine, deux fois à Monaco et une fois à Dubaï. J'en ai tiré – un peu par les cheveux - une conclusion paradoxale. Ne pense-t-on pas généralement que les journalistes sont invités à voyager pour qu'ils parlent abondamment de celui qui leur a fait l'hommage de ce don? Eh bien non, c'est tout le contraire: on invite les journalistes de l'autre côté du monde pour qu'ils se taisent. Ou pour qu'ils en disent le moins possible. Car comment voulez-vous que ceux-ci fassent leur travail en étant absents 18 jours sur 20 jours de travail? Et encore, sans compter l'addition des jet-lags qui agissent comme un lavage de cerveau en position essorage. J'ai donc fait don de ma personne en déclinant poliment ces offres, conservant ainsi intacte ma force de travail au service de l'horlogerie. Logiquement, j'en attends en retour un contre-don, par exemple sous la forme d'une loupe.
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
Monsieur Maillard,rnle journaliste neutre?celarnN'E X I S T E pas!!ou alors il faut chèrcher longtemps.rnJ'ai participé à ce monde de menteurs de l'hôrlogerie.rnJe pourrais vous citer un bon nombre de journalistes qui m'ont dit"je prendrais bien une montre(en m'indiquant la couleur du cadran..)et je ferai un très bon article"
Excellente analyse du don! Pour information une loupe d'horloger s'acquière dans un établissement fournissant ces derniers en outillage de précision, en autres.rnEt même sur internet en cherchant un peu...
Selon certains auteurs qui ont discuté l'Essai de Mauss, le contre-don ne peut être exigible. Ne vous sentez donc pas "l'obligé" de celui qui vous a offert quelque chose! Mauss souligne aussi le fait qu'en allemand, le mot "Gift" signifie à la fois cadeau et poison ... à vous d'évaluer ce que vous recevez et attention aux cadeaux empoisonnés!
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