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02.03.10, 08:43

VERSATILITÉ – Une arme à double tranchant

Suivre un cap obstinément ou coller à l’air du temps, chaque horloger choisit son credo. L’expérience indique cependant qu’à terme, la continuité s’avère plus profitable.


Pierre Maillard – «Au-delà des mots»


Chronique


La versatilité est-elle une qualité? Certainement, si on l'oppose à l'entêtement, par essence aveugle, ou à l'obstination, toujours bornée quant à elle. Mais certainement pas, si on la compare à la noble persévérance ou à la plus obtuse mais néanmoins admirable opiniâtreté. La même "qualité" peut donc se parer de lauriers ou se couvrir d'opprobres, selon qu'on la comprenne comme ci ou qu'on la prenne comme ça.

En fait, cette double nature se cache dans le sens premier du mot lui-même. Apparu vers 1530, "versatile", du latin "versatilis", mobile, s'est d'abord dit d'une épée à double tranchant, capable donc de blesser d'estoc – la pointe - et de trancher de taille, d'un côté comme de l'autre. Un dangereux instrument, donc, que l'épée versatile! A manier avec précaution!

Y pensaient-ils, à ce double sens, tous ceux, nombreux, que l'on a entendu tour à tour vanter ou déplorer la "versatilité" en temps de crise horlogère? Si, tel récent calibre "est reconnu comme extrêmement bien conçu, fiable, versatile, évolutif et robuste", ou tel modèle fêté comme "la montre la plus versatile" qui soit, voire une marque se vanter de maîtriser "l'art d'être versatile", on nous prévient dans le même temps "qu'avec la mondialisation, le consommateur change et devient versatile". Plus grave, c'est le principe même de l'offre et de la demande qui, "par essence est versatile."

A cette versatilité d'un consommateur que l'on imagine prêt à changer de fusil d'épaule dès que le vent tourne, faut-il donc proposer des objets qui soient eux-mêmes dotés de la même "qualité" versatile ou, au contraire, rester indifférent à de tels retournements et, contre vents et marées, persévérer, s'entêter, quitte à être obtusément opiniâtre?

Avouons que certains n'ont pas le choix. Ayant cherché parfois désespérément à coller au plus près des goûts et des foucades de consommateurs indécrottablement versatiles, ceux-ci ayant une fois de plus tourné casaque, force est de poursuivre dans la pente versatile. Celle-ci, aujourd'hui, semblant réclamer de la pondération et du "classicisme", retournons donc illico à plus de mesure, réduisons nos tailles (Hummer vient de faire faillite, tiens-donc!) et modérons nos lignes! Couvrons notre versatilité sous un voile de pudeur et nommons-la d'une plus digne appellation: "retour aux fondamentaux", par exemple.
Ou, autre stratégie, saisissons-nous des instruments les plus sophistiqués du marketing on line et tentons de tisser avec notre consommateur une "relation si étroite de façon à ce qu'il cesse d'être versatile". Plus facile à dire qu'à faire. Un peu comme dire à un chien d'arrêter de se gratter. Sans compter que, la versatilité étant par définition à double tranchant, on risque de se blesser à l'aller comme au premier retour de tendance.

Mais une toute autre façon d'essayer d'obtenir quelque faveur qui soit véritablement durable nous est soufflée par Philippe Bouvard, pour qui "dans notre méritocratie futile, malveillante et versatile, on n'obtient la considération sociale qu'en ne faisant pas grand-chose, mais en faisant toujours et longtemps la même chose. Je sais de quoi je parle."

Face au vent de la versatilité, autant donc rester strictement de marbre. Certains, en horlogerie, savent très bien de quoi il en retourne. Leurs montres sont obstinément opiniâtres. Et ça leur a excellemment réussi. Depuis longtemps. Et pour longtemps encore (on ne donnera pas de nom).

Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star



   

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