10 janvier 2010
Pierre Maillard – «Au-delà des mots»
Chronique
C'est fou comme un "o" en plus ou en moins peut changer tout le paysage. Dans un salon on se tient bien, on remercie les hôtes, on échange des propos policés, on complimente, on rit de bon cœur mais point trop fort aux plaisanteries des autres. Parfois une remarque un peu plus acide surgit entre deux coupes de champagne, mais tout rentre bien vite dans l'ordre. On est en bonne compagnie, entre gens bien élevés et la concorde doit régner. Du moins en apparence.

Les "Américains" quitteront-ils leurs saloons pour traverser l'Atlantique et venir au salon? LDD
Dans un saloon, c'est tout autre chose. On y rentre généralement armé (ce qui, au "Salon" de la HH est rigoureusement impossible, portique de détection oblige – à quand les body scanner?), et l'arrivant se voit regarder avec suspicion par tous ceux qui, accoudés au bar, sont en train d'écluser leur whisky et voient d'un mauvais œil quiconque viendrait gêner leur monologue. Un saloon, c'est pas très recommandable, c'est mal éclairé, les habitués crachent par terre quand ils ne tombent pas de leur chaise, saouls d'eau-de-vie ou transpercés par un calibre quelconque. Dans un saloon, ça crie et ça s'engueule fort, les choses se disent cash et les réponses se font à coups de gnons. On sait comment on y entre, mais on ne sait pas toujours si on ne va pas en sortir couvert de goudron et de plumes.
On ne souhaite évidemment à personne de sortir du "Saloon" de la HH ainsi couvert de plumes et de goudron. On est assuré qu'on n'assistera pas à une bagarre générale à coups de chaises, qu'on ne verra personne roter avant de s'effondrer ivre mort au beau milieu des allées mais on a hâte d'observer le petit théâtre de salon qui s'y jouera.
Les temps difficiles exacerbant les tensions, ravivant les rivalités les plus enfouies, mettant à nu l'os des intérêts, cette édition 2010 – en prélude au grand saloon mondial de Bâle où se rôtissent des milliers de saucisses – risque d'être bien intéressante. Comme le disait Proust (qui, selon Léon Daudet, "des cendres salonnardes, saura extraire des diamants") "on peut coter un salon d'après les gens que la maîtresse de maison exclut plutôt que d'après ceux qu'elle reçoit."
On sera donc attentif à cet aspect des choses: par exemple, les "Américains" quitteront-ils leurs saloons pour traverser l'Atlantique et venir au salon? Les élégantes allées du salon seront-elles envahies de Chinois venus remplir leur cabas?
Les détaillants garderont-ils leur plume au fond de leur poche ou accepteront-ils de remplir les carnets de commandes qu'on leur tendra? Les journalistes que nous sommes sauront-ils dire quelque vérité ou ne feront-ils que se courber devant tout ce qu'on leur présentera? Et, question fondamentale, qu'on ne peut se poser que dans un salon mais qu'on n'entendrait jamais dans un saloon: Y aura-t'il encore des sushis après 11h50? Bon salon! Bon saloon!
Rédacteur en chef d'Europa Star
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