
Tribune des Arts - Juin 2011
Marie Le Berre
Le musée Patek Philippe est un cas unique dans le paysage horloger suisse. Riche de quelque 2000 créations, il ne se limite pas aux pièces produites par la maison depuis sa création en 1839. La moitié de la collection est constituée de chefs-d’œuvre antérieurs, remontant aux origines de l’horlogerie. Musée de prime importance, il a en outre été conçu, d’emblée, pour une ouverture au grand public. Rien de tel de la part d’une autre marque. L’initiative revient à Philippe Stern, fils d’Henri Stern et père de Thierry Stern; tous trois se sont succédés à la présidence de Patek Philippe depuis qu’elle est devenue propriété de la famille, respectivement à compter de 1932, 1977 et 2009.

La Rose. Montre “chinoise” avec répétition à quarts, en or, émail et perles. Mouvement en acier avec échappement duplex à double roue, attribué à Piguet & Meylan (actifs entre 1811 et 1828). Genève, vers 1815/20. © Dr
Deux collections
La collection des créations maison est basée sur la conservation, d’année en année, des pièces les plus intéressantes produites par Patek Philippe. Cependant, l’idée de constituer un ensemble structuré, représentatif de l’omniprésence de la marque dans l’évolution de l’horlogerie, est venue à Philippe Stern au milieu des années 1960. Parallèlement, ce collectionneur s’intéresse à l’histoire de l’horlogerie, en particulier à celle des montres genevoises. De là, le développement d’une collection de pièces anciennes issues de la cité ou d’ailleurs, avec pour axe principal la production des horlogers protestants exilés de France à la suite de la révocation de l’edit de Nantes. La part belle étant accordée à l’art fascinant de l’émail.
Une mise en scène chronologique
Appelé en l’an 2000, un an et demi avant l’ouverture du musée, le conservateur Arnaud Tellier a été chargé de la répartition des collections. “Nous avons opté pour une présentation chronologique sur deux étages, un pour la collection ancienne, un pour la collection Patek Philippe de 1839 à 1989, exactement 150 ans d’histoire. Cet arrêt délibéré à 1989 nous permet d’éviter toute interaction avec la production contemporaine de la manufacture.” En outre, un étage est réservé à la découverte des métiers de l’horlogerie (quelque 400 machines et outils ainsi qu’un cabinet vitré où travaille en permanence Christian Lass, horloger restaurateur), un autre aux archives Patek Philippe, avec une bibliothèque comprenant environ 8000 ouvrages et à la reconstitution du bureau d’Henri Stern.

Calibre 89, la montre la plus compliquée du monde. Patek Philippe, Genève, prototype élaboré entre 1980 et 1989, en or jaune avec cadrans en métal argenté. Montre de poche, double face, de type découverte, à remontage et mise à l’heure au pendant, dotée du temps moyen et de 33 complications horlogères. © Dr
Des pièces irréprochables
Depuis 2001, les collections s’enrichissent à raison de quelques pièces dûment choisies chaque année. Arnaud Tellier, horloger restaurateur de formation, début de carrière chez Antiquorum où il accède au poste de vice-président d’Antiquorum, a l’œil pour apprécier leur état. Le but étant de présenter des objets esthétiquement et techniquement irréprochables. “Je n’achète que dans la mesure où j’estime possible la restauration dans le plus profond respect de la création originale. Ensuite, j’inventorie chaque pièce dans les moindres détails. S’ensuivent les diverses interventions en deux étapes, d’abord cosmétique puis technique, ce qui peut prendre énormément de temps. Aussi, arrive-t-il que certaines soient présentées en vitrine à l’issue de la première et retirées le temps de la deuxième, au fur et à mesure des disponibilités de notre horloger restaurateur actif sur place ou des artisans spécialisés avec lesquels nous collaborons régulièrement. Près d’une dizaine au total.” Quand on lui demande quelle est sa pièce préférée, Arnaud Tellier avoue un intérêt prioritaire pour les prouesses mécaniques mais il préfère répondre “la prochaine que je vais trouver”.
Quantité d’approches
S’inscrivant dans le cadre de la Journée internationale des musées, dont le thème 2011 était “Ce que racontent les objets”, le musée Patek Philippe a organisé, les 14 et 15 mai derniers, une opération portes ouvertes. Entrée gratuite, visites guidées, conférences et démonstrations en lien avec les métiers d’art et la restauration, ont attiré nombre de visiteurs, curieux de découvrir ou de poser un autre regard sur des objets qui ont tant à dévoiler. Le fil conducteur, “Les montres et leurs messages secrets”, fut l’occasion de s’arrêter sur des fonctions identitaires, sociales, sentimentales, utilitaires, narratives, magico-religieuses ou ludiques. Il s’agit de ces montres qui portent des armoiries, qui commémorent ou racontent des événements, qui parlent de croyance, d’amour, de fidélité, de souvenir ou qui empruntent le langage des fleurs. Il s’agit également de fonctions additionnelles (autres que l’affichage de l’heure) qui peuvent atteindre des sommets de complexité. Il s’agit encore des automates parmi lesquels de merveilleux oiseaux chantants. À porter un tel regard, il est intéressant de constater que les thèmes sont souvent délimités dans le temps, répondant à des phénomènes de mode, même dans un passé reculé. Cette approche vient enrichir le discours des guides attachés au musée. Formés par le conservateur et rompus à la culture horlogère, ils se relaient pour assurer les visites organisées à l’année. À l’occasion du 10e anniversaire, l’entrée est gratuite tous les samedis en 2011. Sur rendez-vous, le musée propose également des visites en langues étrangères et des visites thématiques pour adultes ou pour enfants.

De gauche à droite et de haut en bas: Philippe Stern, président de Patek Philippe de 1977 à 2009, à l’origine du Patek Philippe Museum. © Dr
Exposition anniversaire
Depuis 2001, le musée Patek Philippe a organisé deux expositions temporaires. La première, en 2005, présentait des “montres royales” ayant appartenu à diverses têtes couronnées à travers le monde, la deuxième des montres destinées au marché chinois, généralement produites en paires, sous l’intitulé “Le miroir de la séduction”. Le 10e anniversaire est l’occasion d’en concevoir une troisième consacrée aux ancêtres horlogers de Jean-Jacques Rousseau. Outre les six pièces présentes au musée, Arnaud Tellier en a répertorié une soixantaine et leur réunion est en cours. L’exposition se tiendra en 2012 durant l’année Rousseau qui marquera le 300e anniversaire de la naissance de l’écrivain à Genève.
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