
WORLDTEMPUS - 31 janvier 2011
Pierre Maillard - "Au delà des mots"
Chronique
"Qu'est qu'une chronique?" se demandait Léon-Paul Fargue dans ses "Chroniques de l'Ephémère". Selon lui, la chronique est un "art simple et difficile. Un art de ne rien dire à propos de tout, de tout dire à propos de rien."
En ces temps de salons, le chroniqueur horloger, inondé d'informations l'abreuvant nuit et jour à larges flots de tous les robinets électroniques à présent disponibles en "temps réel", ne sait que choisir: "ne rien dire à propos de tout" ou "tout dire à propos de rien"?

Modélisation d'un trou noir. DR
Ne pouvant physiquement absorber toute cette eau tiède médiatique, à-demi submergé, déjà presque asphyxié, comment pourrait-il parvenir à ne rien dire à propos de tout? Car pour parvenir à ne rien dire encore faut-il avoir pris connaissance de l'ampleur de ce tout. Ce qui est physiquement impossible. Choisira-t-il alors de tout dire à propos de rien? A première vue, ça semble plus simple.
Car, avouons-le, dans les salves de communiqués qui, telle une mousson saisonnière, pleuvent sur les têtes trempées des pauvres chroniqueurs, il n'y a bien souvent strictement rien à retirer, donc rien à dire. Rien à dire d'autre que tout ce qui semble faire aujourd'hui un garde-temps valant communiqué: extra-plat, pur, essentiel, deux aiguilles et petites secondes. Ayant dit ceci, aurait-on donc déjà tout dit?
Non, car toute cette "platitude" s'accompagne de grandes épopées qui n'attendent que leurs chroniqueurs. Ce "rien" s'expose au fil de longues sagas néo-homériennes, se déploie en fleuves de paroles, s'illumine de glorieuses images qui, très précisément, ne sont projetées qu'à seule fin d'être chroniquées. Fera-t-on donc la chronique de ces soirées extra-dispendieuses pour lancement de pièces extra-plates, au cours desquelles des brochettes de stars viennent ramasser leur enveloppe dans des carrés VIP dont le chroniqueur, affublé de son imper façon Columbo, est soigneusement mis à l'écart? Epluchera-t-on la pauvreté répétitive du vocabulaire destiné à la presse qui, pour dire cette frugalité chèrement retrouvée, ne dispose que de quelques simples mots dont on a bien vite fait le tour? Analysera-t-on en détail les luxueuses stratégies de marketing, visibles comme le nez au milieu de la figure (ou l'aiguille au centre du cadran), qui cherchent à vendre ce "classicisme retrouvé" en le parant d'accents délicieusement nostalgiques ("habillés en Ralph Lauren, nous goûtons à la Dolce Vita ligurienne sur une plage des Hamptons avant d'aller brûler nos dollars dans un casino monégasque en compagnie d'une panthère…")? Lourde tâche, en fait, que de chercher à tout dire à propos de rien ou de pas grand chose qui soit vraiment consistant.
Retournons donc à l'alternative qu'on nous propose. Cherchons à ne rien dire mais, par contre, ne rien dire sur tout! Ou, comme le décrit si joliment Fargue, à composer "un paragraphe de libellule sur l'épaisseur du calendrier". Il existe aussi en horlogerie un dispositif qu'on nomme le "tout ou rien". On a pu en découvrir un bel exemple lors de ces récents salons, sur une pièce qui n'est pas "rien": la Reverso Répétition Minutes à Rideau. Citons le communiqué: "ce dispositif « tout ou rien » n’autorise la sonnerie de la répétition que si le barillet est complètement remonté afin d’éviter que la force ne vienne à manquer au mécanisme pour achever sa mission, au risque de délivrer une indication sonore erronée de l’heure." Et traduisons à l'intention du chroniqueur que nous sommes: "ce dispositif du « tout ou rien » autorise le chroniqueur à ne faire du bruit et à ne se répéter que s'il dispose de toutes les informations, afin d'éviter que la force lui vienne à manquer pour aller jusqu'au bout de sa mission, au risque de délivrer des informations erronées et de faire du bruit pour rien." Mais disons-le encore autrement: faire du bruit pour rien est peut-être la chose la mieux partagée dans le monde horloger. Chroniqueur y compris.
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
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