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Bilan Luxe

30.11.10, 11:54

TECHNIQUE - Et si la montre suisse devenait fiable et précise?

L’horlogerie suisse est sans conteste la plus qualitative du monde, mais elle connaît encore des faiblesses. Précision, fiabilité, entretien, ont connu des avancées spectaculaires ces dernières années. Mais le meilleur est assurément à venir.

 

Bilan Luxe - Hiver 2010-2011


Michel Jeannot


Ceux qui ne recherchent que la précision dans une montre n’ont qu’un choix à faire: acheter une montre à quartz. Pour tous les autres, l’attrait du génie mécanique vaut bien quelques désagréments.

Car si l’horlogerie mécanique est en train de remonter la pente, la lame de fond du quartz dans les années 70, et avec elle les prix tirés vers le bas, avait obligé les horlogers – déjà exsangues – à réagir et à limer les prix, voire à vendre à des tarifs inférieurs aux prix de revient. Il n’avait pas fallu longtemps pour oublier toute vision qualitative. Opéré depuis lors, le redressement est en cours. «Ce sont les marges – inexistantes il y a 25 ans – qui permettent aujourd’hui de remettre de la technique, des études, des tests, du développement dans le mécanique,» explique Pierre Gygax, directeur technique d’Ulysse Nardin.

Nicolas Zentner
© Nicolas Zentner



PRÉCISION: ENCORE UN EFFORT

Alors que la mesure du temps est assez naturellement associée à l’idée de précision, les faits sont plus têtus. Attendu qu’une montre à quartz ordinaire affi che une précision de moins d’une seconde par jour, on peut s’étonner qu’une montre mécanique de bonne tenue s’affi che dans des tolérances de -4/+6 secondes par jour. Cette précision toute relative (1 minute tous les 10 jours) est pourtant l’apanage des mouvements mécaniques les plus précis parmi ceux subissant une certifi cation. Elle correspond en effet à l’exigence minimale en termes de marche diurne moyenne retenue par le Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres (COSC).

Les géants du secteur misent sur cette certifi cation, Rolex (600’000 certificats de chronomètres l’an dernier), Omega (200’000) et Breitling (100’000) en tête. Ce qui ne veut pas dire que d’autres ne font pas mieux en toute discrétion, mais cela veut assurément dire que l’immense majorité des montres mécaniques suisses fait moins bien puisque seul 1,2 des quelques 4 millions de mouvements mécaniques suisses sont certifi és chronomètres COSC. Un peu léger au royaume de la précision?

Jean-Pierre Musy, directeur technique de la manufacture genevoise Patek Philippe, n’est pas loin de le penser: «une tolérance de l’ordre de -4/+6 secondes par jour devrait être une exigence minimum pour toute montre dite de qualité». On l’aura deviné, Patek Philippe fait beaucoup mieux puisque toutes les montres sortant des ateliers s’affichent dans des tolérances de -3/+2 secondes par jour, et même de -2/+1 pour les tourbillons. Avec l’étanchéité et la fiabilité de la montre, la précision reste cependant l’un des objectifs majeurs sur lesquels les horlogers orientent leurs recherches. Les observateurs les plus ambitieux ne désespèrent pas de voir à terme la montre mécanique afficher des tolérances de -1/+1 seconde par jour. On en est encore loin.

Autre élément sensible: l’étanchéité. Contrairement à ce que l’on imagine parfois, la question de l’étanchéité d’une montre est plus fondamentale sur terre qu’au fond de la fosse des Mariannes, la douche ayant fait bien plus de dégâts aux montres que les plongées en eaux profondes, par essence moins nombreuses. Par ailleurs, l’étanchéité d’une montre ne doit pas être comprise uniquement comme une résistance à l’eau, mais également aux poussières et aux vapeurs. Les premières ennemies de la majorité des porteurs sont bien ces deux éléments. Les poussières viennent enrayer le mécanisme tandis que les vapeurs aromatiques viennent détériorer les huiles de lubrification.

Il y a un demi-siècle, l’immense majorité des montres ne présentait aucune étanchéité. Dans une atmosphère de vapeurs aromatiques, à l’instar des parfumeries ou des salons de coiffure, quinze jours suffisaient à rendre une montre inopérante. Ce qui fait dire à Pierre-Yves Soguel, patron de Laboratoire Dubois à La Chaux-de-Fonds (qui réalise notamment pour le compte de nombreuses marques le cycle de vieillissement accéléré Chronofiable), que «le syndrome de la montre du coiffeur n’existe plus aujourd’hui». Les progrès en termes d’étanchéité ont été considérables. Et pas uniquement pour le bonheur des plongeurs.

 


AU COEUR DU SYSTÈME

Très succinctement résumé, le principe de fonctionnement de la montre mécanique voit une réserve d’énergie (stockée par un ressort sous tension dans le barillet) se diffuser par des trains de rouages vers un échappement qui la délivre au balancier- spiral, organe régulateur. Les horlogers cherchent notamment à disposer d’un maximum d’énergie (pour des questions de durée de marche et de couple), à la transmettre en optimisant les rendements à l’organe régulateur pour disposer d’une fréquence élevée (afin de gagner en précision). Plus la montre est grosse, plus les volumes sont imposants, plus l’exercice est aisé. Ce qui fait dire à Pierre-Yves Soguel que la voie de la facilité s’est offerte aux horlogers lorsque «la mode a ouvert la porte aux coffres-forts de poignet.»

Alors que la tendance est à des diamètres à peine moins imposants, l’exercice se complique à nouveau. Le meilleur compromis entre réserve de marche et fréquence est recherché. Les principaux éléments perturbateurs ou difficultés à prendre en compte sont les frottements, les champs magnétiques, les variations de température, l’humidité et l’étanchéité, la pression et la déformation des éléments, l’usure et la question de la lubrification, les chocs et la problématique du poids des composants. Dans cette perspective, on comprendra qu’un matériau dur, léger, amagnétique, amorphe et peu sensible aux températures intéressera particulièrement les horlogers. Or, il se trouve que l’industrie électronique utilise et met au point ce type de composants.

Au début des années 2000, des discussions s’engagent entre Ludwig Oechslin (qui a longtemps collaboré avec Ulysse Nardin, aujourd’hui conservateur du Musée International d’Horlogerie) et le CSEM de Neuchâtel pour réaliser des spiraux en silicium. Les problèmes liés à la compensation thermique semblaient alors insurmontables. Mais les chercheurs ne lâchent pas prise et c’est grâce à un projet soutenu par Rolex, Swatch Group et Patek Philippe que les premiers spiraux en Silinvar® (silicium monocristallin oxydé thermiquement) voient le jour. En 2006, les premières montres équipées de ce type de spiraux sont commercialisées tandis que les recherches sont menées en parallèle pour réaliser d’autres éléments en silicium (ancre, roue d’ancre). Patek Philippe présente en 2008 son échappement Pulsomax® (ancre, roue d’ancre et spiral avec courbe terminale Patek Philippe en Silinvar®) qui a permis des gains en termes de rendements notamment.

D’autres tentatives pour obtenir les matériaux idéaux sont réalisées en parallèle. Souvent en pointe, Ulysse Nardin a réalisé en 2002 un spiral en diamant artificiel par gravure profonde DRIE. S’il n’apportait pas de solution aux problèmes de thermo-compensation, il a ouvert la voie à de nouvelles recherches et de nouveaux horizons.

 

 


PROCÉDÉS ET MATÉRIAUX D’AVENIR

Ainsi, parmi toutes les études en cours dans l’industrie horlogère, un domaine met particulièrement en ébullition les laboratoires et autres instituts: le procédé LIGA et autres développements du même type. Mis au point en Allemagne à la fin des années 70, ce procédé de lithographie/ galvanisation/formage est appliqué depuis quelques années aux besoins propres de l’horlogerie et recèle, aux yeux de tous les observateurs, des potentialités énormes. Outre les caractéristiques des nouveaux matériaux, les procédés mis en oeuvre permettent d’obtenir des composants de toute forme, ce qui n’est pas envisageable avec les procédés d’usinage traditionnels. Pour Alain Vaucher, responsable de la veille technologique horlogère Infomat chez Centredoc, et qui, à ce titre, analyse et décortique quelque 600 brevets et articles par mois, le LIGA «ouvre véritablement de nouveaux horizons à l’horlogerie mécanique.»

En réalité, que cela soit réalisé en secret ou plus ouvertement, toutes les sociétés horlogères soucieuses de ne pas manquer le prochain virage technologique investissent actuellement des montants importants dans ces domaines d’activités ainsi que dans des champs d’études affiliés. La course aux brevets fait notamment rage aujourd’hui sur toute la problématique de la fi xation des composants silicium.

Dans un univers proche, Ulysse Nardin a présenté au début du mois de novembre chez Sigatec à Sion ( joint venture Ulysse Nardin et Mimotec) les derniers développements relatifs aux composants en silicium sur lesquels on fait croître une couche de diamant synthétique nanocristallin (Diamond coated silicon). C’est sans doute là le début d’une révolution pour le monde horloger. Car comme le souligne Pierre Gygax chez Ulysse Nardin, «les caractéristiques élastiques du diamant sont extraordinaires et pourraient ouvrir de nouvelles perspectives», notamment pour la réalisation de ressorts aux propriétés exceptionnelles. L’élasticité est également au centre d’autres développements comme le démontre ce premier brevet (déposé par Rolex) pour un ressort de barillet en verre métallique qui devrait permettre de stocker beaucoup plus d’énergie qu’un ressort ordinaire.



FRÉQUENCES ÉLEVÉES

Pour éliminer les problèmes liés au spiral, TAG Heuer s’est orientée – avec son Pendulum présenté ce printemps – dans une voie plus radicale: la suppression de ce dernier remplacé par quatre aimants. Mais ce n’est pour l’heure qu’un concept.

Outre le pas décisif qu’a constitué la présentation en 2007 des premières montres sans lubrification présentées par Jaeger-LeCoultre et par Ulysse Nardin, les autres innovations marquantes du moment – et sur lesquelles travaillent en secret de très nombreuses marques – tient à la fréquence du balancier, gage de stabilité et de précision. Alors que jusqu’à il y a peu les plus hautes fréquences sur des mouvements industrialisés affi chaient 36’000 alternances par heure (Zenith El Primero), Breguet vient de présenter un chronographe qui allie des éléments en silicium à une fréquence de 72’000 alternances par heure. Or de toute évidence d’autres surprises sont à venir dans ce domaine.

En restant réalistes, on admettra que les procédés les plus en pointe utilisés aujourd’hui en horlogerie sont encore réservés à une catégorie de montres aussi onéreuses qu’exclusives. A l’image de la Formule 1, certains développements viendront équiper à terme des montres plus accessibles et seront la cause d’avancées significatives dans l’histoire de l’horlogerie mécanique.

Mais d’autres, par les coûts très importants qui y sont liés, resteront encore longtemps des champs de recherches et de développements. Comme dans toutes les industries de pointe. Reste que l’horlogerie mécanique est dans tous les cas en train de prendre un virage technologique fondamental. Lequel devrait se concrétiser par des avancées spectaculaires en termes de précision, de fiabilité et d’entretien avec, à la clé, des garanties prolongées.

   

 

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