
Luxes par Bilan - 29 septembre 2010
Michel Jeannot
La succession a beau avoir été parfaitement planifiée par Nicolas G. Hayek, elle laisse dans la voix de son petit-fils un trémolo d’émotion. Lorsqu’il parle de ce « vide monstrueux » laissé notamment chez Breguet - joyau de la couronne que Nicolas G. Hayek s’était personnellement attelé à remonter dès son rachat en 1999 - Marc Alexandre Hayek laisse transparaître à la fois le poids émotionnel que suscite cette reprise et le devoir qui lui est attaché. Marcher dans les traces de son grand-père, mais en insufflant sa personnalité et ses idées à la marque, voilà l’un des défis qui attend aujourd’hui, à 39 ans, le petit-fils du sauveur de l’horlogerie suisse.

Marc Alexandre Hayek. © B. Cottret / Strates
Aux côtés de sa mère Nayla, nouvelle Présidente du Conseil d’administration de Swatch Group, et de son oncle Nick, Président de la Direction générale, Marc va en effet cumuler les casquettes. Sans surprise, il vient d’être nommé CEO de Breguet et de Jaquet Droz, en plus de sa charge de CEO de Blancpain qu’il occupe depuis 2002. Il entre également au conseil d’administration de Tiffany & Co et continue à siéger dans celui de Glashütte Original ; c’est dire qu’il est aujourd’hui clairement l’homme fort du segment haut de gamme du groupe. Des responsabilités nouvelles qui n’ont pas surpris les observateurs, tant Nicolas G. Hayek avait fait de Marc Alexandre son héritier sur ce segment et l’avait préparé à la tâche. En le conseillant, bien sûr, mais d’abord en bataillant sur le terrain.
De fait, Breguet et Blancpain – qui comptent chacune quelque 700 collaborateurs - ont notamment progressé par l’esprit de compétition qui animait les deux hommes. Elles étaient certes deux marques soeurs, mais toujours concurrentes sur les marchés. « Cette compétition a été bénéfique aux deux marques dans le passé, et elle l’est encore aujourd’hui, insiste Marc A. Hayek. Elle a notamment permis à chacune d’elles de se distinguer et d’avoir sa propre personnalité.»
Au sommet
Que sont ces personnalités ? « Le coeur commun, c’est la maîtrise de la mécanique horlogère, le savoir-faire indiscutable. Mais ce coeur est interprété de manière bien différente chez Blancpain et chez Breguet. Blancpain, c’est un esprit plus jeune, parfois plus sportif et moins conventionnel, une marque très suisse avec un fort ancrage à la Vallée de Joux et des projets plein les tiroirs. Breguet, c’est une marque un peu plus rigide, un esprit à la française, un style impeccable et rigoureux, une marque reliée à l’histoire par le destin de personnages célèbres et qui porte le nom de celui qui est reconnu comme le plus génial horloger de tous les temps. Et une volonté d’aller de l’avant, mue par la force d’un département R&D ultra-performant. Mon grand-père était un vrai visionnaire : l’héritage qu’il m’a laissé chez Breguet finit de m’en convaincre.»
Comment maintenir cette émulation entre les deux marques ? Quelle est la perception et la position du CEO par rapport à chacun d’elles ? « Blancpain, c’est mon bébé depuis 2002, analyse Marc A. Hayek, j’ai évidemment un attachement particulier pour cette marque ; le renouveau de Breguet, c’est l’oeuvre de mon grand-père, une marque dotée d’un historique hallucinant et qu’il a amené beaucoup plus loin que nous ne pouvions l’imaginer, là où elle doit être, au sommet. Toutes deux ont fait l’objet d’importants investissements ces dernières années en termes d’outils de production, de main-d’oeuvre et sont donc parfaitement armées pour l’avenir. Chez Blancpain, il y a une équipe de collaborateurs très fidèles que je côtoie depuis des années et qui connait parfaitement la marque, mes ambitions pour elle et mes exigences. Chez Breguet, il y a un vide à combler, un esprit à respecter, un héritage exceptionnel et une équipe compétente et motivée. Le CEO de l’une et de l’autre part donc sur d’excellentes bases ! »
Croissance équilibrée
Quant à Jaquet Droz, « une start-up » qui a sa place dans le groupe mais « qui mérite quelques ajustements », dont l’identité doit être renforcée et « qui n’a pas vocation à être une manufacture de mouvements », elle sera repositionnée en-dessous de Breguet et de Blancpain, avec des premiers prix plus accessibles que ceux pratiqués ces dernières années. Jaquet Droz pourrait par ailleurs se fournir en mouvements mécaniques chez Blancpain.
Avec un chiffre d’affaires du groupe en hausse de 22,2% au premier semestre - et un bénéfice net qui bondit de 54,5% – on peut estimer que Marc A. Hayek prend ses nouvelles fonctions dans un environnement économique relativement clément. « Effectivement, et c’est d’autant plus intéressant que ce n’est pas la folie que nous avons connue en 2007, mais une croissance beaucoup plus équilibrée. Le haut de gamme se porte bien, mais pas seulement. Les gammes intermédiaires enregistrent au Swatch Group des résultats également extrêmement intéressants. »
« Chez Jaquet Droz, nous sommes dans une année de consolidation. Mais le poids de cette marque est faible dans les résultats du groupe. Pour ce qui est en revanche de Breguet et de Blancpain, les deux marques avancent de manière extrêmement intéressante et seront très proches en terme de croissance cette année. Il y a une véritable compétition entre les deux marques et je la vis très positivement. »
Une boutique musée pour Breguet
Si la relative faiblesse de Swatch Group aux Etats-Unis lui a épargné il y a deux ans le plongeon enregistré par certains concurrents, ce continent reste une des belles opportunités aux yeux de Marc A. Hayek : « Que ce soit en termes d’image, de reconnaissance, de notoriété ou encore de distribution, ni Blancpain ni Breguet ne sont où elles devraient être sur le marché américain. Notre retard relatif sur ce territoire nous offre des perspectives d’autant plus intéressantes. »
Quant à la Suisse, « les deux marques Breguet et Blancpain s’y portent très bien cette année, assure Marc A. Hayek. Et ce n’est pas du seul fait des touristes, chinois, russes ou américains, mais aussi des clients suisses qui font un retour remarqué cette année. Avec Blancpain, nous enregistrons des résultats exceptionnels dans notre boutique de Zurich, ainsi qu’une avancée significative dans nombre d’autres points de vente dont certains enregistrent une année record. La situation est du même ordre pour Breguet qui s’apprête en outre à ouvrir une boutique à la Bahnhofstrasse de Zurich. »
Prévue au début du mois de décembre, l’ouverture de cette boutique qualifiée de « spectaculaire » par Marc A. Hayek devrait être un des moments forts du groupe depuis la disparition de Nicolas G. Hayek cet été. « Ce sera le plus bel écrin de Breguet dans le monde » renchérit le CEO, à la fois boutique et musée ; « et nous en attendons beaucoup. » Le couper de ruban sera assez naturellement perçu comme un symbolique passage de témoin. L’occasion pour Marc A. Hayek d’avoir une nouvelle pensée émue pour son grand-père.
Marc A. Hayek en dates
1971 Naissance à Lucerne.
1988 Départ aux Etats-Unis pour des études universitaires en Business & Marketing.
1992 Entrée chez Swatch comme assistant au Département PR & Marketing
1996 Fondation et direction du restaurant « Colors ».
2002 Président et CEO de Blancpain, en plus d’autres responsabilités dans le groupe Swatch.
2005 Membre de la Direction générale du Groupe
2010 Reprise des directions de Breguet et de Jaquet Droz.
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