
WORLDTEMPUS - 4 octobre 2010
Pierre Maillard - "Au delà des mots"
Chronique
Aujourd'hui, on appelle ça buzz. La différence? Il n'y en a guère, sinon que le monde se "professionnalisant" à outrance, on "lançait" auparavant une rumeur un peu au hasard, comme une bouteille à la mer, alors qu'aujourd'hui on "crée" scientifiquement du buzz.
Par ce glissement sémantique, la "rumeur", qui avait quelque chose de sale, d'interlope, voire de malsain (derrière la rumeur, il y a toujours un "corbeau"), acquiert ses lettres de noblesse marketing en devenant du buzz. Le mot n'existe peut-être pas encore, mais il est fort à parier que bientôt une Haute Ecole de Marketing créera son Master en rumeurs et que la profession de "buzzer" s'imposera d'elle même. Car pour être un bon buzzer il faut maîtriser les outils les plus complexes qui se sont récemment développés. Il convient de tout connaître des arcanes de Twitter, d'irriguer en profondeur les réseaux sociaux de Facebook, de composer d'habiles Blogs, d'être présent sur tous les Forums, d'inonder YouTube, de manier à la perfection son smartphone, bref de distiller et d'instiller partout la rumeur virale afin que celle-ci enfle dans le monde virtuel avant que de provoquer ses effets dans le monde réel.

La "rumeur", qui avait quelque chose de sale, d'interlope, voire de malsain, acquiert ses lettres de noblesse marketing en devenant du buzz. DR
J'ai une petite proposition pour cette future chaire de buzz: nommons à sa tête Jean-Claude Biver! Voilà un expert en la matière. Ce diable d'homme domine à la perfection tous les outils à disposition, sait les combiner avec science et a amplement démontré qu'il parvient ainsi à transformer les ondes électroniques en espèces sonnantes et trébuchantes. Une petite anecdote: au dernier jour de Baselworld, à 4h16 du matin précisément, j'ai été réveillé par la sonnerie de mon téléphone me signalant qu'un message venait de me parvenir. Craignant qu'un accident soit arrivé à un de mes proches, je me ruai alors sur mon portable (qui, par ailleurs, n'a rien de smart, soit dit en passant) et, fébrilement, ouvris le message en question pour y lire: "Formidable, 75 millions de FS de commandes, après les 55 millions de Genève! - Signé: Jean-Claude Biver". Inutile de préciser que je me suis rendormi, certes soulagé mais un peu chiffonné quand même, et que j'ai mariné ensuite jusqu'à 7h00 du matin dans un océan de chiffres qui dansaient sans répit sous mes paupières. Sans oser l'avouer, ni même me l'avouer, j'étais quand même un peu flatté qu'un patron comme Biver prenne le temps de m'envoyer un tel sms à 4h16 du matin! Dès le petit-déjeuner, je commençai aussitôt à relayer la "rumeur" - proprement invérifiable, LVMH et Bourse obligent. Mais, quand je découvris que tous mes collègues avaient reçu le même message et qu'ils s'étaient déjà tous activement employés à distribuer la bonne nouvelle, je compris vite que l'art suprême du buzzer est de jouer sur la vanité de chacun en faisant croire au récipiendaire que celui-ci est un privilégié, un VIP qui figure parmi les très rares initiés.
Ainsi propagée tous azimuts de la bouche même de ces auto-proclamés initiés, l'annonce changeait de statut. De simple "rumeur" elle passait désormais au rang de buzz. Un buzz que plus rien ne pouvait arrêter, un buzz qui avait désormais pris la forme de vérité reconnue. Vraie ou fausse peu importe, car bientôt celle-ci allait être relayée par les agences de presse et les canaux les plus respectés où elle allait acquérir ses derniers quartiers de noblesse. Car dès lors que Le Monde, le NYT ou le Financial l'eurent imprimé, le chiffre quitta le buzz - littéralement "le bourdonnement des insectes" - pour atteindre au glorieux statut d'information vérifiée. Tout un art, qui mérite sa chaire universitaire.
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
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