
Gold'Or - Septembre 2010
Nicolas Paratte
La marque, qui remonte à 1898, a été ressuscitée en 1989 par Thomas Loosli, fils d’horloger de la place. Ce jeune entrepreneur a redonné au label son indépendance et son aura via une philosophie atypique et une référence au jazz.
«Nous sommes le plus petit groupe horloger au monde», raconte rieur Thomas Loosli, 48 ans, directeur d’Auguste Reymond. Il y a 21 ans, la manufacture renaissait de ses cendres grâce au rachat par une autre fabrique d’horlogerie de Tramelan, Nitella SA, en mains familiales. Licencié en Lettres parce que son père lui avait dit «d’oublier l’horlogerie » au plus fort de la crise des années 70-80, et designer horloger parce que l’on ne chasse pas le naturel aussi facilement, Thomas Loosli a un projet quand il reprend les destinées de la marque: celui de redonner vie à la «bonne vieille» montre mécanique sur les traces de son fondateur. Dans les ateliers où il reçoit – les anciens appartements de son enfance – il a dessiné ses collections fortement inspirées de l’histoire du jazz, comme pour mieux faire écho aux heures de gloire de l’entreprise tramelote au début du 20e siècle.

Thomas Loosli, directeur d’Auguste Reymond à Tramelan, veut vendre une montre artisanale à un prix abordable et non l’image d’un sportif ou d’une star. DR
Les mouvements produits à l’époque par Auguste Reymond, réputés pour leur grande fiabilité et leur prix avantageux, furent en effet utilisés par de nombreuses marques concurrentes et devinrent mondialement connus sous la marque Unitas. La croissance de la firme fut toutefois stoppée nette par la crise économique de 1929. Le fondateur, au style très paternaliste, fut alors contraint de confier la gestion financière de son entreprise à un groupe d’investisseurs, mais continua d’en assurer la direction commerciale. Le dernier survivant des calibres Unitas est le mouvement pour montre de poche 6497/98, dont le brevet est aujourd’hui en mains de la société Eta à Granges.
Montres pour aveugles
Après la disparition d’Auguste Reymond en 1946, les ingénieurs de la manufacture développèrent deux produits qui allaient assurer la renommée de la marque pendant plus de vingt ans : les montres digitales à heures sautantes et surtout les montres braille, spécialité de la cité horlogère jurassienne qui fournissait notamment les vétérans de guerre américains. Plus de 50 ans après, Auguste Reymond est toujours spécialisé dans la production de montres tactiles pour aveugles, qui sont commercialisées sous la marque Arsa (Auguste Reymond SA).
Le modèle Fusion d’Auguste Reymond, une montre où des disques remplacent les aiguilles. © Auguste Reymond
Leur emploi est simple: une fois la lunette levée, les malvoyants peuvent calculer l'heure d'après la position des aiguilles en promenant le bout de leurs doigts sur le cadran. Celles-ci doivent être assez robustes pour résister à de fréquents contacts. Pendant longtemps, le côté pratique a primé sur l’esthétique. «Nous avons donc également fait des montres pour aveugles qui ont un beau design et sont agréables au touché», explique Thomas Loosli.
La maison Auguste Reymond est le spécialiste incontesté des montres tactiles pour aveugles en Suisse. Ici, le modèle Hi-Touch Arsa. © Auguste Reymond
Références aux jazz
Parallèlement aux montres braille, Auguste Reymond propose de nombreux modèles inspirés du jazz avec des mouvements à complications, parmi lesquelles d’anciens calibres Unitas restaurés. Les collections ont été baptisées Charleston, Boogie, Cotton Club, Dixieland ou encore Ragtime. Elles comprennent des garde-temps automatiques à «prix démocratiques», entre 500 et 3000 francs suisses. D’autres montres spéciales ont par ailleurs été créées en séries limitées au fil des années, telles celles réalisées avec des artistes de jazz ou de bandes dessinées ou encore cette fameuse «tôma-sûtra» de la ligne tomas loosli, qui reprend les positions du Kâma-Sûtra. Auguste Reymond écoule ses montres via des distributeurs auxquels la manufacture laisse carte-blanche. En Suisse, en Russie et en Inde, l’horloger dispose en outre de représentants qui rencontrent les clients et trouvent de nouveaux points de vente.
La société Nitella, qui emploie une dizaine de collaborateurs, assemble artisanalement environ 20'000 montres «swiss made» par an, commercialisées sous le label Arsa ou Auguste Reymond. Les montres pour aveugles Arsa sont un marché de niche pour le groupe. C’est un produit hors-circuit qui n’obéit pas aux ventes saisonnières de l’horlogerie classique. «On peut avoir de grosses commandes en janvier par exemple », indique Thomas Loosli. Si son directeur révèle qu’ils sont à peu près les seuls sur ce terrain en Suisse, la concurrence est forte dans le monde, spécialement au Japon, en Chine et en Russie, sans compter la compétition avec les montres parlantes. La clientèle est néanmoins en grande partie étrangère, le marché helvétique demeurant petit, et la distribution passe souvent par des associations. En Suisse, c’est l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA), qui recense près de 80'000 personnes aveugles et malvoyantes dans le pays, qui fait office d’intermédiaire principal.
Fondée en 1898, la manufacture d'Auguste Reymond employait déjà cent personnes en 1910. La crise horlogère des années 70-80 lui fut cependant fatale. DR
Ni sportif, ni top-modèle
Dans le sillon d’une certaine continuité historique et n’étant rattachée à aucun groupe, la manufacture de Tramelan cultive une communication discrète, à l’opposé du luxe, privilégiant le produit à l’image. «Lorsque vous achetez une montre Auguste Reymond, vous ne vous ruinez pas pour entretenir la silhouette d’un top-model ou pour soutenir les exploits d’un sportif (…), mais vous payez simplement le prix d’une montre, que nous nous efforçons de vous offrir à travers un réseau de distribution direct et efficace», peut-on lire dans la brochure de l’entreprise. «Cette attitude d’honnêteté par rapport à la marchandise et à son prix est restée notre priorité», insiste Thomas Loosli. Celui qui est aussi musicien et homme de télévision sur les ondes de la chaîne régionale TeleBielingue, quand il n’est pas aux commandes de sa société, aspire à toujours s’améliorer, sans velléité d’extension. Une garantie de pérennité manifeste, selon lui.
www.augustereymond.ch
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