
WORLDTEMPUS - 30 août 2010
Pierre Maillard "Au delà des mots"
Chronique
Ce n'est pas très politiquement correct, j'en suis bien conscient, que de confesser dans un site entièrement voué aux montres, à leur industrie et à leur communication, son pur bonheur d'avoir passé deux mois entiers sans porter de montre! C'est d'autant plus incorrect que les horlogers, contaminés au propre comme au figuré par les us et coutumes saisonnières du monde de la mode, s'ingénient à créer des collections d'été (parfois, il est vrai, uniquement en colorant leurs collections courantes), à vanter à grands renforts de publicités leurs chronos de plongée pour cocktails estivaux en bord de mer, à dénuder et à ensabler leurs ambassadrices, bref à trouver sous le soleil exactement de nouveaux "relais de croissance".
Mais que voulez-vous, c'est ainsi, je l'avoue platement: ne plus porter de montre (d'autant plus qu'elles sont de plus en plus lourdes et mastoc) durant huit longues semaines fut un délice rare. Ne plus lire - ou deviner – l'heure qu'il est que dans la course du soleil sur l'horizon, observer jour après jour les phases de la lune nacrée dans le seul vaste ciel et non plus dans un petit guichet ouvragé, s'abîmer dans les étoiles comme si on y tombait, ne même plus chercher à savoir sur quel jour de la semaine l'aube se lève, mélanger sans mesure le sable des heures, des minutes et des secondes, n'est-ce pas là un privilège extraordinaire? Un vrai luxe!
Car le vrai luxe, en nos temps obsédés par la vitesse, le rendement, l'efficacité, dans notre civilisation exigeant pour fonctionner la plus précise coordination planétaire, soumise à la dictature du temps instantané de la grande finance mondialisée, n'est-il pas d'oublier le temps qui nous est imposé, de se déconnecter et de jeter les horloges aux orties?
Ne plus penser à l'heure qu'il est mais ressentir le temps qu'il fait; ne plus compter le temps qui passe mais tout simplement le sentir passer; ne plus croire que demain sera mieux qu'aujourd'hui mais savoir qu'aujourd'hui est comme était hier et comme sera demain; oublier toute idée de "progrès" ou de but en se souvenant qu'il n'y a pas de but au bout du chemin mais que le chemin est le but, comme le savent encore quelques bouddhistes égarés dans les sentiers…
La maîtrise du temps fut une longue conquête de liberté; peut-être qu'à présent est-elle devenue un esclavage dont il convient de se défaire…
Je me faisais ces réflexions en remontant de la campagne perdue où j'avais passé tout ce temps hors de la dictature de la mesure du temps. Pour atténuer le choc de mon retour dans le flux contrôlé et mesuré qui nous gouverne, je suis passé par un sas et ai pris une chambre, à Bologne. Je suis tombé sur l'Hotel Orologio (qui, la naissance de l'horloge ayant accompagné l'essor du commerce et lui étant consubstantielle, est tout naturellement une annexe du plus vaste Hotel Commercianti). L'impérieuse nécessité de la mesure du temps m'y a été immédiatement rappelée avec force: partout, dans le lobby et dans les couloirs, dans les ascenseurs et dans les salles à manger, des horloges de toutes les époques, des horloges jusque sur la vitre de la douche où était sablée l'image d'un cadran et de deux aiguilles…(qui, curieusement, ne marquaient pas le traditionnel 10h10 mais, dieu sait pourquoi, 11h13).
Rappelé ainsi à l'ordre, j'ai remis ma montre à mon poignet et l'ai réglée à l'heure indiquée par la grande horloge du beffroi de la Piazza Maggiore.
Un peu accablé, j'étais de retour dans le temps imposé.
Mais, me suis-je dit, après tout, avais-je été si infidèle que ça à mes "sponsors" horlogers? Car oublier pour un temps ces petites mécaniques géniales qui tournent à nos poignets pour enfin redevenir soi-même un minuscule rouage perdu dans la très grande et très compliquée mécanique céleste, n'était-ce pas là le comble rêvé de l'horlogerie? Son horizon ultime?
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
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