Tribune des Arts - Numéro spécial A. Lange & Söhne - Juin 2010
Les complications avant tout
Chez A. Lange & Söhne, la précision s’applique à chacune des étapes de la genèse d’une montre. Elle doit être absolue lors de la conception, la construction et la réalisation, et chaque montre doit répondre à une exigence primordiale : afficher le temps qui s’écoule aussi précisément que possible. Dans cette optique, un mécanisme constitué de trois aiguilles pour indiquer les heures, les minutes et les secondes suffit amplement. Ferdinand A. Lange maîtrise ce type de garde-temps à la perfection, et les connaisseurs et les collectionneurs tombent en extase devant ses mouvements équipés de platine trois-quarts maison de première qualité.
A cette tradition d’une horlogerie classique de précision sont liés les calibres à remontage manuel L941.1 et L051.1 avec indicateur de petite seconde et L041.2 avec seconde au centre. Chez A. Lange & Söhne, on fait aussi grand cas des fonctions additionnelles et des complications plus ou moins visibles. Dans l’immense univers horloger de la manufacture d’élite de Glashütte, grande date, calendriers, chronographes, tourbillons, réserve de marche conséquente et transmission constante de l’énergie sont devenus incontournables.
Un grand classique: la Grande Date Lange

Mode de fonctionnement de la grande date Lange. © A. Lange & Söhne
Avec du recul, l’affichage de la date compte parmi les indications supplémentaires les plus importantes d’une montre. Et sa lisibilité joue un rôle majeur. Plus elle est grande, mieux c’est. En raison de l’espace réduit qu’offre une montre-bracelet, les affichages classiques de la date avec des aiguilles ou simplement une fenêtre imposent des limites très étroites aux concepteurs. La solution miracle réside dans la représentation des chiffres dans deux guichets, ainsi que A. Lange & Söhne l’a magistralement démontré dans sa Lange 1 lancée en 1994, même s’il faut admettre que la prestigieuse manufacture de Glashütte n’a pas inventé la grande date pour les montres-bracelets au début des années 1990. En effet, ces deux ouvertures juxtaposées sur le cadran existaient dès les années trente.
Mais A. Lange & Söhne est sans aucun doute la pionnière et la principale protagoniste de la grande date moderne, qui ne connaîtra aucun essoufflement après le lancement de l'inénarrable Lange 1. Et le nombre d’épigones augmente d’année en année. Sous le cadran, un mécanisme breveté et honnêtement génial, comparé aux solutions traditionnelles, permet de grossir jusqu'à cinq fois la date, qui fait ainsi une entrée en scène remarquée. Les rôles principaux sont tenus par un anneau des unités portant la suite de chiffres de 1 à 0 et une croix des dizaines avec les chiffres de 1 à 3 et un espace blanc, le disque portant la croix étant positionné au-dessus de l’anneau des unités. Le principal défi de l'équipe de constructeurs résidait dans le passage du 31 au 1er du mois suivant. Il fallait que, cette nuit-là, l’anneau reste sur le 1. C’est donc la croix des dizaines qui pivote de 90 degrés, affichant ainsi le segment portant l'espace blanc. Mais seuls sept mois de l’année comptent 31 jours. Pour remédier au problème rencontré à la fin des mois de février, avril, juin, septembre et novembre, ainsi qu'après une période d’arrêt, les montres-bracelets à grande date ont été équipées d’un poussoir placé bien en évidence sur le côté du boîtier qui permet de corriger la date en un tour de main. Les choses ne pouvaient pas être aussi simples. Il fallait juste y penser.
La quête du couple constant: la transmission fusée-chaîne
Avant d’aborder ce sujet, quelques mots de théorie horlogère s’imposent: lorsqu’ils sont remontés à fond, les ressorts-moteurs traditionnels présentent naturellement un couple plus élevé que lorsqu’ils approchent du point de détente. Cette différence se répercute sur les oscillations du balancier, dont le rôle est de diviser le temps qui s’écoule en intervalles strictement définis. Pour y remédier, dès le début des années 1990, les techniciens Lange ont fait ce qu’ils allaient régulièrement répéter par la sui- te: pour avancer vers l’avenir, ils ont fouillé le riche passé de leur marque et y ont découvert la formule magique : transmettre l’énergie au mouvement à l’aide d’un dispositif fusée-chaîne.

Barillet, chaîne, fusée © A. Lange & Söhne
Un type de transmission qui reprend judicieusement le principe du levier. Une loi physique veut en effet que plus le levier est long, moins il dépensera d’énergie pour accomplir sa tâche. Inversement, les leviers courts ont besoin de davantage d’énergie. Pour tous les calibres assortis de la glorieuse mention “Pour le Mérite”, à savoir les L902.0, L903.0 et L044.1, un spiral conique, appelé fusée dans le jargon horloger, fait effet de levier. Il est relié au barillet par une fine chaîne de plus de 600 maillons. Ainsi, au départ, lorsque la tension du ressort est maximale, la chaîne agit sur la plus petite circonférence de la fusée, puis le diamètre croissant de la fusée compense la diminution progressive de la force de traction. Résultat: la force transmise pour permettre les oscillations du balancier est parfaitement constante. A. Lange & Söhne a, en outre, ajouté un mécanisme supplémentaire qui permet d’éviter que le ressort-moteur se tende jusqu’à son point de rupture et se déroule jusqu’au bout. Le mécanisme est enfin complété par un petit dispositif d’assistance au remontage qui garantit que le mouvement conserve une parfaite régularité de marche pendant son remontage à l’aide de la couronne, cette opération utilisant également de l'énergie.

Richard Lange "Pour le Mérite" © A. Lange & Söhne
Mais ce système a son talon d'Achille, assez évident: le trio spiral, chaîne de 16 centimètres et fusée demande beaucoup de place dans le mouvement de la montre. L’aide au remontage a ravi les fanatiques de mécanique, qui peuvent ainsi goûter jour après jour au bonheur d’un remontage manuel tout en douceur, qui n’a rien à envier à la caresse d’un homme aimé.
Au service de la distribution homogène de l’énergie: l’échappement à force constante de Lange
Les puristes nostalgiques voient dans le remontage de leur montre-bracelet mécanique l’un des rituels les plus délicieux. La plupart du temps, ils répètent l’opération tous les matins afin de donner au ressort-moteur l’énergie nécessaire pour les prochaines 24 heures. Mais pour la Lange 31, il leur a fallu prendre d'autres habitudes. Son calibre de manufacture L034.1 comporte deux barillets superposés de grandes dimensions. Avec une longueur de 1,85 mètres chacun, les deux ressorts-moteurs sont jusqu’à 10 fois plus longs que les ressorts traditionnels. Toutefois, l’amplitude du balancier et malheureusement la précision de la marche diminuent à mesure que la tension se relâche. La transmission fusée-chaîne, certes efficace, occupant trop d’espace, les constructeurs ont inséré un dispositif à force constante entre le double barillet et l’échappement. Cette construction astucieuse, à la fois complexe et merveilleuse d’un point de vue technique, envoie toutes les dix secondes une quantité d’énergie toujours constante, indépendamment de l’état de tension des ressorts. La réserve d’énergie intermédiaire est assurée par un minuscule spiral retendu toutes les dix secondes par les deux forces, ce qui garantit une régularité maximale du balancier vissé conventionnel et donc une précision optimale.

Lange Zeitwerk © A. Lange & Söhne
Les choses se présentent tout autrement dans l’iconographique ZEITWERK à affichage numérique. Son indication des heures et des minutes sautantes de haute précision risquait de mettre durement à l’épreuve le calibre à remontage automatique L043.1. C’est pourquoi A. Lange & Söhne a encore cherché à perfectionner son échappement à force constante et y a ajouté un mécanisme ultra complexe qui absorbe les forces qui se rencontrent lors de l’accélération et du freinage des disques des chiffres aux dimensions généreuses. En outre, un petit spiral emmagasine en une minute la quantité exacte d’énergie nécessaire à la fulgurance des sauts. Un dispositif à ailettes joue le rôle de régulateur. Au changement d’heure, la résistance qu’il exerce est maximale. Le mouvement fait alors avancer les trois disques des chiffres simultanément d’une unité, un pas de géant pour A. Lange & Söhne.

Lange 31 © A. Lange & Söhne
Laisse-nous admirer ta beauté plus longtemps – La compétence de Lange en matière de chronographes
Si le Datograph d’A.Lange & Söhne n’existait pas depuis 1999, il faudrait l'inventer à tout prix. Cette complication de chronographe, la plus prisée actuellement, permet de mesurer des intervalles de temps sans interrompre la marche du mouvement par le lancement, l’arrêt et la remise à zéro d’une aiguille spécifique. L’histoire du chronographe mécanique classique remonte au milieu du 19e siècle, à l'époque où Ferdinand A. Lange fonda l’industrie horlogère de Glashütte.
La révolution de l’écriture du temps s’est mise en marche en 1995, après la refondation de Lange Uhren GmbH, alors que la division Développement entamait ses travaux sur l’extraordinaire calibre à remontage manuel L951.1. Ce mouvement devait, selon Günter Blümlein, écrire un nouveau chapitre de l'histoire palpitante du chronographe. Le tour de force est réussi, ainsi qu’en témoigne le Datograph. Il s’agit du premier chronographe au monde avec remise à zéro instantanée, appelée retour en vol, d’un compteur de précision à minutes sautantes, et d’une fonction d’arrêt de la grande date et du balancier pour un réglage de l’heure précis à la seconde. Ce chronographe est par ailleurs commandé par une traditionnelle roue à colonne. Le mouvement composé de 405 pièces présente une multitude de détails remarquables: chatons en or vissés, ponts de roue d’ancre et de roue des secondes séparés, levier de commande du chronographe avec arbre monté sur deux paliers, bascule entraînant la roue des secondes ajustable avec précision, levier de commande du compteur des minutes reposant des deux côtés sur des pierres, fusée conique, galets en rubis pour le compteur de précision à minutes sautantes et fréquence de balancier réduite à 2,5 Hz pour mesurer des temps au cinquième de seconde près.
Dans les chronographes, le mécanisme de rattrapante permet le chronométrage simultané de deux événements ayant le même point de départ. Dans ce domaine pour le moins exigeant de la mesure des temps courts, la Lange Double Split de 2004 a atteint une nouvelle dimension. Depuis son invention, la technique de l'aiguille de rattrapante est restée pratiquement inchangée. Elle est lancée avec le chronographe et peut être arrêtée à l’envi pour lire les temps intermédiaires et différentiels. Le hic : aucun chronographe à rattrapante traditionnel ne peut mesurer de durées supérieures à soixante secondes. Le nouveau calibre L001.1 avec retour en vol et compteurs trente minutes pour les aiguilles de chronographe et de rattrapante a mis fin à cet état de fait. Parmi les 465 composants, pour la première fois, un balancier novateur maison à inertie variable qui effectue 18 000 alternances par heure. Mais le couronnement du talent de Lange en matière de chronographes est incontestablement son Tourbograph “Pour le Mérite”. Le calibre L.903.0, un mouvement à remontage manuel d'une extrême complexité, réunit un chronographe à rattrapante, un système de transmission fusée-chaîne, qui permet d’assurer un couple constant, et – comme son nom l’indique – une cage de tourbillon filigranée. Au total, le mouvement est constitué de plus de mille composants, dont plus de 600 pour la chaîne et 465 pour le mouvement lui-même, tous finis selon la tradition artisanale de Lange.
Le progrès par l’immobilisation: des tourbillons uniques

Cabaret Tourbillon avec mouvement de forme L042.1 © A. Lange & Söhne
Force est de le reconnaître : au poignet, le tourbillon pour montre de poche breveté en 1801 et permettant de compenser les effets de la gravité n’a qu’un intérêt très limité. Une constatation qui ne change rien à l’attrait de ce mouvement rotatif, d’une délicatesse extrême tant d’un point de vue technique qu’artisanal. La fascination pour la cage filigranée dans laquelle ont été logés le mécanisme d’oscillation et l’échappement pour compenser les effets négatifs de la gravité reste entière.
Contrairement à d’autres marques qui ont découvert le tourbillon à l’heure des montres-bracelets, la compétence d’A.Lange & Söhne en cette matière semble remonter à plus de cent ans. Les mouvements à tourbillon classique conventionnels tels les calibres L902.0, L903.0 et L961.1 n’ont pas échappé à cette grande tradition Au détour de recherches approfondies sur ce sujet extrêmement complexe, les techniciens Lange ont découvert une lacune dans l’histoire de 210 ans du tourbillon. Jamais un chronomètre proposant un réglage de l’heure à la seconde près n’avait été réalisé. La manufacture de Glashütte y a remédié par un coup de génie en 2008 en présentant pour la première fois le mouvement de forme à remontage manuel calibre L042.1 de la Cabaret Tourbillon.
Afin de régler un problème en apparence insoluble, le premier pas a consisté à inverser le sens de rotation. Le petit tourbillon tourne donc dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. La deuxième étape a été la création d’un mécanisme innovant qui pousse délicatement sur la serge du balancier un levier d’arrêt en appui mobile doté de deux bras-ressorts filigranés. Sa forme astucieuse de V asymétrique exclut tout contact avec la cage. Naturellement, dans le calibre L961.2 de la Lange 1 Tourbillon, l’invention révolutionnaire ne devait pas manquer de rappeler la tradition horlogère de Ferdinand A. Lange. Le spectacle breveté pouvant être admiré à travers le disque de grande date en verre saphir, la tentation devait être grande d’arrêter le balancier oscillant à une fréquence de 3 Hz plus souvent que nécessaire, et pas uniquement pour le réglage occasionnel de l’heure.
C’est ainsi et pas autrement que bat Lange

Tout simplement géniale : la remise à zéro des secondes par Lange. © A. Lange & Söhne
Depuis son renouveau en 1994, A. Lange & Söhne impressionne régulièrement la ligue internationale des amateurs de montres avertis par des produits proposant des innovations révolutionnaires. C’est ce qui s’est notamment produit en 1997 pour la “Perpetuum Mobile” calibre L921.4 avec grande date, remontage automatique bidirectionnel assuré par un rotor trois-quarts en or massif et une réserve de marche de 46 heures. Rien que pour ça, elle méritait le respect. Mais cela ne suffisait pas à la manufacture extrêmement exigeante envers elle-même. Le clou du calibre L921.4, ainsi qu'en témoigne le “0” au centre de l'intrigant nom “Sax-0-Mat”, réside dans le mécanisme de réglage des aiguilles. Lorsque l’on tire sur la couronne, la petite aiguille des secondes se met instantanément au garde-à-vous. Le mécanisme complexe de cet ajout ingénieux a peu de choses à envier à celui des chronographes. Il dispense le porteur de cette montre-bracelet de s’occuper de phases de lune!

Affichage ultra précis des phases de lune. © A. Lange & Söhne
Pourtant, c’est exactement ce que fait une variante séduisante du modèle 1815 créé cette année en hommage à Ferdinand A. Lange et qui se présente sous de nouveaux atours, agrémentée du mécanisme de phases de lune minutieusement mis au point par Annegret Fleischer. Le système conçu par l’imaginative constructrice de Lange garantit un écart infime de 6,61 secondes par lunaison. Ainsi, la déviation atteint un jour complet après 1 058 ans. La nouvelle venue éclipse donc totalement les affichages des phases de lune traditionnels, qui doivent être corrigés d’un jour tous les quatre ans. Et même le calibre L901.5 de la Lange 1 Phases de Lune, qui présente un écart d’un jour en 122,6 ans, pourrait rougir de cette précision redoutable. C'est ainsi que bat Lange, et pas autrement.
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