GMT Lady - été 2010
Marie de Pimodan-Bugnon
Les métiers de l’horlogerie ont mille et un visages. Souvent méconnus, ils recèlent pourtant des trésors de savoir-faire. Qu’elles requièrent une patience digne des anges, une précision hors-pair ou un goût prononcé pour les défis, ces professions concourent toutes à nous dévoiler des bijoux et des montres dont l’histoire, l’esthétique et la technique nous mettent en émoi. Une gaineuse, une émailleuse, une conservatrice de musée et la dirigeante d’une société de distribution se confient pour GMT Lady sur les spécificités de leurs métiers. Au féminin, bien entendu!
Conservatrice des collections d’horlogerie, d’émaillerie, de bijouterie et de miniatures au Musée d’Art et d’Histoire de Genève

Estelle Fallet. DR
Elle fut pendant plus de 6 ans la conservatrice d’un musée «fantôme». Privé de public depuis 2002, le Musée d’Horlogerie de Genève a définitivement fermé ses portes fin 2009. Mais la ténacité d’Estelle Fallet, qui depuis son arrivée à Genève en 2004 avait mis toute son énergie dans un plan de réaménagement finalement tombé aux oubliettes, n’aura pas été vaine. La conservatrice de 44 ans et son équipe ont réintégré la maison-mère en prenant possession, en janvier, de locaux dans les bâtiments administratifs du Musée d’Art et d’Histoire de Genève.
Devant le bureau d’Estelle Fallet, quelques cartons trainent encore, un heureux désordre dont elle s’excuse dans un sourire. «Un problème de temps», explique cette femme chaleureuse qui sous ses allures coquettes se révèle être une véritable encyclopédie de l’horlogerie. Diplômée en histoire de l’art à Neuchâtel, Estelle Fallet a toujours su qu’elle se destinait à travailler dans un musée. «J’étais attirée par la présence des objets», souligne-t-elle. En sortant de l’université, elle travaillera donc pendant 10 ans au Musée d’horlogerie de la Chaux-de-Fonds en tant qu’assistante scientifique du conservateur et chargée de recherche auprès de l’Institut l’Homme et le Temps. Elle signera de nombreuses publications dont un important ouvrage intitulé «Les horlogers suisses et la mesure du temps en mer». La curiosité d’Estelle Fallet la conduira à Paris en 1999 grâce à l’obtention d’une bourse de chercheur délivrée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique.
Dans la foulée, après deux années au service de Tissot, elle devient conservatrice du Musée d’horlogerie et d’émaillerie de Genève en 2004. Depuis sa récente fermeture, cette passionnée d’art et de design a pour mission de revaloriser les collections du musée en organisant, notamment, une exposition permanente au Musée d’Art et d’Histoire ainsi que des expos temporaires. A la tête de 18 000 objets, elle se réjouit de contribuer à «redonner une visibilité à cette partie importante de l’histoire genevoise». Une exposition pluridisciplinaire sur les arts appliqués à l’industrie horlogère est d’ailleurs en préparation.
Gainière chez Vaudaux

Katia Herger. DR
C’est un métier méconnu, un artisanat auquel on ne pense pas, trop occupés que nous sommes à faire miroiter l’objet de nos désirs, montre ou bijoux précieux lovés au coeur de magnifiques écrins. Pourtant, Katia Herger fait un beau métier, de ceux qui requièrent de déployer des trésors de patience tout autant que de méticulosité. Gainière de formation, cette jeune femme de 27 ans travaille le bois, manie les peaux et coupe les tissus avec la précision d’une dentellière pour créer des écrins prestigieux qui viendront ensuite mettre en valeur les pièces horlogères et joaillières des plus grandes maisons de luxe.
Engagée en 2004 par Vaudaux, une société genevoise spécialisée dans la confection d’écrins pour la haute horlogerie, la haute joaillerie et la bijouterie, Katia Herger a commencé son parcours dans la gainerie par un apprentissage de trois ans. Après quelques années passées à voyager aux Etats-Unis et en Amérique Latine pour apprendre l’anglais et l’espagnol et deux stages dans une librairie et une boulangerie, c’est la gainerie qui retiendra finalement toute son attention. Katia Herger aime travailler la matière, le bois, le cuir, le tissu. «Partir de rien et réaliser quelque chose de concret qui met les pièces en valeur est extrêmement intéressant », explique-t-elle. Avec un sens irréprochable du détail, elle confectionne au sein d’une petite équipe des prototypes d’écrins qui pourront ensuite être reproduits en série en Asie ou dans l’usine de Genève. Elle travaille aussi essentiellement sur des pièces uniques ou des pièces spéciales, le geste toujours précis, l’oeil acéré pour peaufiner le moindre détail. Elle se souvient avoir acheté un jour une belle montre pour l’offrir à son ami. «L’écrin était tout simple, en bois. Je me suis précipitée à l’atelier pour refaire l’intérieur. Je voulais qu’il soit parfait!» Déformation professionnelle…
Directrice de la Bijouterie Michaud, directrice associée de Luxe à Porter

Marie-Maude Michaud. DR
Marie-Maude Michaud a toujours baigné dans l’univers de la joaillerie et de l’horlogerie. Représentante passionnée de la 4e génération à la tête de la Bijouterie Michaud, une entreprise familiale créée il y a plus de 100 ans à Neuchâtel, son parcours n’a rien d’étonnant. Après un passage à l’Uni, cette jeune-femme aujourd’hui âgée de 30 ans a tout d’abord fait ses armes au département marketing de Vacheron Constantin. «Une très belle expérience car j’ai eu la chance de participer aux 250 ans de la maison», souligne-t-elle.
Il y a cinq ans, elle fait un retour aux sources pour s’occuper de l’entreprise familiale avec son frère Jean-Nicolas, rejoints depuis peu par Laurent, le troisième de la fratrie. A son arrivée, elle ouvre L’ink, un deuxième magasin situé à côté de la bijouterie. «L’idée était d’attirer une clientèle plus jeune, de proposer une offre plus accessible comme des instruments d’écriture, de la petite maroquinerie ou des bijoux en argent.» En 2008, en parallèle de son poste de directrice de la Bijouterie Michaud, elle se lance dans un projet plus personnel et crée crée avec Géraldine Gatto sa société de distribution baptisée Luxe à Porter. Elle commence avec la marque de bijoux Ti Sento. «Au départ, j’avais un point de vente, le mien, raconte-t-elle. Tout a démarré avec le porte-à-porte, les kilomètres avalés avec ma petite voiture, les rendez-vous avec les bijoutiers partout en Suisse.» Des débuts laborieux, comme on peut l’imaginer, mais les efforts de Marie-Maude Michaud et de son associée se sont révélés payants. Aujourd’hui, Luxe à Porter distribue trois autres marques «coups de coeur», Morganne Bello, Rita & Zia et Antonini Milano, sur le marché Suisse. Elles y ont constitué un réseau d’une cinquantaine de points de vente. Développer le réseau de détaillants, prendre les commandes, réceptionner les marchandises, assurer le suivi du SAV, gérer un budget de communication… Tel est le quotidien surchargé de l’énergique Marie-Maude Michaud dont les semaines se partagent équitablement entre Luxe à Porter et la Bijouterie Michaud, deux activités qu’elle souhaite continuer à développer et pérenniser.
Emailleuse

Anita Porchet. DR
Certaines passions démarrent à l’âge tendre. Mais celle d’Anita Porchet, initiée à l’âge de 12 ans dans la quiétude de l’atelier de son parrain graveur, n’aurait pu engager cette artiste aujourd’hui âgée de 49 ans dans une voie toute tracée. «J’aimais surtout le rapport à l’atelier, le calme, la musique, la vue sur la nature, raconte celle qui à 15 ans s’est essayée à sa première miniature, une reproduction d’un tableau de Corot. Je n’avais pas spécialement l’envie ou l’ambition d’en faire un métier.» Après une Maturité scientifique, elle hésitera donc entre les maths et les Beaux Arts à Lausanne. C’est finalement parmi les pinceaux et les fusains qu’elle passera les années suivantes avant d’enseigner la peinture et le dessin, jusqu’en 1992. A la naissance de sa fille, Anita Porchet fait un break et, lassée d’enseigner, frappe à la porte des horlogers pour leur proposer son savoir-faire dans les émaux. A force de détermination et de patience, deux qualités propres à son métier, elle commence à travailler pour les maisons les plus prestigieuses. Il y aura Patek Philippe qui «par vents et marées, quelles que soient les tendances, a toujours continué l’émail», mais aussi Piaget, Hermès, Vacheron Constantin ou Ulysse Nardin.
Dans la solitude de son atelier ouvert sur la nature, dans le canton de Vaud, Anita Porchet parle de son métier comme d’une «leçon de vie et d’humilité ». «Il faut énormément de patience et de précision. Il faut aussi pouvoir supporter les échecs. C’est un métier qu’on ne possède jamais vraiment; il est fait d’une accumulation d’expériences et rien n’est jamais garanti. Cela suppose beaucoup d’endurance, de ne pas désespérer.» Faune, flore, architecture, émail cloisonné ou champlevé… Peu importe la thématique ou la technique, Anita Porchet n’a pas de préférence. «Je prends du plaisir à tout faire, c’est une chance. Il est juste important que la technique soit adaptée à l’image.» Dans le secret de son atelier, certains jours qu’elle dit «trop courts», elle travaille aussi à la réalisation de bijoux contemporains émaillés. Des créations personnelles qu’elle a exposées l’année dernière dans une galerie, à une vingtaine de kilomètres de Lausanne. Nous n’y étions pas mais attendons la prochaine occasion avec impatience.
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