
Le Matin - 29 juin 2010
Vincent Donzé

Nicolas G. Hayek - © Keystone
Le patriarche de l'horlogerie suisse n'est plus: inventeur du concept de la montre Swatch, Nicolas G. Hayek a succombé hier à une crise cardiaque. A 82 ans, il est mort comme il le souhaitait: en travaillant au Swatch Group. Il n'y avait qu'une retraite pour lui: «C'est Napoléon et la retraite de Russie.»
Le Swatch Group a confirmé la nouvelle hier à 18h45: «Nous avons le triste devoir d'avoir à vous informer que Monsieur Nicolas G. Hayek, président et administrateur-délégué du conseil d'administration du Swatch Group, est décédé aujourd'hui, de manière inattendue, d'un arrêt du coeur alors qu'il travaillait au sein de son entreprise affectionnée.»
A la tête d'un empire
Nicolas G. Hayek veillait sur sa santé: il n'allumait plus ses cigares cubains. Mardi dernier, il était apparu en pleine forme devant ses directeurs de marque. Président d'un groupe qui a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires de 5,4 milliards de francs, il avait accordé une interview au «Matin» ce printemps, au Salon mondial de l'horlogerie et de la bijouterie de Bâle.
L'occasion pour lui d'évoquer sa stratégie: «Je ne vends pas des montres pour donner l'heure, mais comme des bijoux.» C'est d'ailleurs sa fameuse Swatch qui a fait de la montre un accessoire de mode.
Le génie de Nicolas G. Hayek a été de reconquérir le bas de gamme détenu par les horlogers asiatiques, avant de bâtir une pyramide de 19 marques en épurant les collections. Le patriarche ne sera pas à Shanghai cet été pour inaugurer le Peace Hotel, mais cet édifice qui abrite des boutiques et des ateliers d'artistes restera comme sa dernière création.
Dans sa quête d'innovation, cet entrepreneur a fortifié la place économique. Il n'a connu qu'un échec en s'attaquant à l'automobile avec la Smart. Une voiture qu'il voulait hybride, mais dont il a perdu le contrôle en cédant la majorité de sa société à Mercedes. Relancé par sa société Bélénos, son projet de voiture propre n'a pas été abandonné, mais il s'est enlisé.
Coups de gueule
Dans sa dernière interview, Nicolas G. Hayek portait un regard toujours critique sur les politiques et les banquiers: «La Suisse est encore le pays le plus habitable du monde, mais il faudra fortifier sa position sur le plan international.» Natif de Beyrouth, il rappelait ainsi son attachement à son pays d'adoption, lui, le fils de dentiste libanais arrivé en Suisse à 21 ans et qui avait débuté sa carrière en dirigeant la fonderie de son beau-père malade. Fier de ses origines mais aussi d'être Suisse. Il l'avait démontré en s'engageant pour l'Exposition nationale de 2002 et pour la célébration du 1er Août au Grütli.
Proche du pouvoir politique, Nicolas G. Hayek était l'ennemi des «mauvais banquiers». La Bourse, la finance, très peu pour lui! Attaché à l'activité économique par opposition au pur intérêt financier, il a mené la fronde contre UBS en dénonçant la démesure des banquiers. Il s'était aussi attaqué à la Banque nationale suisse (BNS), lui reprochant de favoriser un franc trop fort à son goût. Il dénonçait également les excès de la Bourse, quand les marchés financiers ne reconnaissaient pas la valeur des groupes industriels.
Le patriarche restera dans les mémoires pour ses coups de gueule mais également pour les nombreux honneurs qui lui ont été rendus. Il savait néanmoins les relativiser, même lorsqu'il s'agissait de la Légion d'honneur: «Des titres et des récompenses, j'en ai bientôt 150... Quand vous atteignez mon âge, tout le monde vous décerne des Awards.»
Modeste, Nicolas G. Hayek nous déclarait à la dernière Foire de Bâle: «Je ne détiens aucun pouvoir.» Pourtant, son décès va secouer la Bourse. Même si Swatch Group assure que son fondateur «a su garantir, par des décisions personnelles, que ses idées et ses conceptions subsistent». Sa famille entend assurer la continuité, «aussi bien au niveau de l'actionnariat que du conseil d'administration et de la direction générale».
Hier son groupe louait l'homme qui a rendu «d'immenses services dans le sauvetage de l'industrie horlogère suisse et la création et le développement du Swatch Group». Et d'évoquer «sa vision d'une entreprise horlogère puissante, créatrice importante de valeur d'origine suisse».
Ses lieutenants lui ont aussi rendu hommage. Chez Longines, Walter von Kaenel a parlé d'un «Grand Timonier» en relevant «son pep et sa forme» de la semaine dernière. Chez Certina, François Thiébaut a parlé du «visionnaire qui savait faire passer ses messages» en saluant l'homme qui «avait une âme et un coeur de 17 ans».
Il ne manquait qu'une chose à Nicolas G. Hayek, qui se disait «heureux»: «Avoir 22 ans!»![]()
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