L'Agefi - 3 mai 2010
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Quelles sont les valeurs du luxe? L’horlogerie suisse est-elle sortie de crise? Comment concilie-t-elle la révolution internet avec son approche traditionnelle de la communication et de la distribution? Autant de questions, autant de défis pour une profession dont de nombreux dirigeants se sont donné rendez-vous jeudi dernier à Genève, au deuxième forum de la Fondation de la haute horlogerie (FHH), placé sous le thème «time to rethink ». Après dix-huit mois de vents contraires qui ont laissé des stigmates pour la troisième industrie d’exportation suisse, quelques bonnes nouvelles d’abord. Oui, la reprise conjoncturelle se concrétise, selon Rémy Bersier, membre de l’executive board de Julius Baer, emmenant l’horlogerie dans son sillage. Comme le confirment les statistiques des exportations de mars 2010 (+33%). Oui, le luxe existera toujours, «consubstantiel à l’homme», d’après Vincent Bastien, professeur à HEC Paris (L’Agefi du 28 avril). C’est aussi la «strate supérieure de l’activité économique, expression de génie créatif et de concentration culturel», comme l’expliquait Valéry Giscard d’Estaing, ancien président de la République française. Oui, enfin, les garde-temps helvétiques sont placés sous le signe de l’excellence, oeuvres d’une «bande de maniaques », déclarait non sans une pointe d’humour le photographe Oliviero Toscani.

Oliviero Toscani. Le photographe estime que l’horlogerie est l’oeuvre «d’une bande de maniaques». © Keystone
Ces bonnes nouvelles ne doivent toutefois pas occulter les nouveaux paradigmes d’un monde en mutation et notamment la place qu’occupent désormais internet et les réseaux sociaux en pleine expansion. «Nous assistons à une véritable explosion numérique, constatait Frank Vivier, PDG de Venture Capital. Internet est en train de détruire les modèles d’affaires traditionnels. Faute d’une réponse adéquate à ce qui était considéré comme un ennemi il y a seulement quelques années, faute de convergence entre matériel et virtuel, les marques seront complètement dépassées par le phénomène.» Cette évolution parallèle aux réseaux de distribution traditionnels n’inquiète toutefois pas l’ensemble des acteurs de haute horlogerie à l’image de François-Paul Journe, de la société horlogère homonyme, pour qui le e-commerce n’est pas imaginable, totalement incompatible avec ma façon de travailler. Les services de proximité à la clientèle font partie du luxe et nos marges doivent le permettre.»
D’autant que les collectionneurs, clients privilégiés du segment haut de gamme, sont autant d’individus uniques aux motivations personnelles, en quête de valeurs intrinsèques, selon Thomas Mao, fondateur du site ThePuristS.com: «ce qui n’exclut pas l’utilisation d’internet pour apprendre à mieux les connaître, poursuivait-il. Car, ils sont potentiellement les meilleurs amis des marques par l’enthousiasme qu’ils peuvent prodiguer sur la toile. Potentiellement leurs pires ennemis aussi si l’intégrité du produit n’est pas au rendez-vous.» Une intégrité qui, selon l’écrivain Paulo Coelho, doit s’exprimer au travers d’un démarche honnête, loyale, reflet de l’âme du concepteur.
La crise de cette dernière année n’est toutefois pas sans enseignements, comme le soulignait l’écrivain Nick Foulkes : «non pas tellement en raison de la crise elle-même mais plutôt pour la période de décadence qui l’a précédée. » Une période d’arrogance horlogère masquant difficilement les difficultés rencontrées au niveau de la production. La reprise est-elle porteuse des mêmes maux, synonymes de pénurie de composants, de mouvements horlogers ? «Plus d’audace, moins d’arrogance », résumait Franco Cologni, président de la FHH face au «terrorisme de l’immédiateté » destructeur de valeurs, selon les termes de Pierre- François Unger, conseiller d’Etat genevois en charge de l’économie. La haute horlogerie, qui a su dompter crises, guerres et révolutions durant ses 250 ans d’histoire, est à l’aube d’un nouveau siècle de bouleversements. Non sans atouts à faire valoir en tant que «récipiendaire de la création». Les vieux réflexes ne sont pas aussi loin qu’on le croit.
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