
WORLDTEMPUS - 1er mai 2010
Pierre Maillard – « Au-delà des mots »
Chronique
Les très complexes équations sur lesquelles sont bâties les stratégies financières les plus créatives et les plus audacieuses comportent toujours, cachée quelque part, une inconnue qui peut tout chambouler. L'inconnue "confiance". La confiance, ou son absence, est comme un irrationnel grain de sable qui peut gripper le plus bel et rationnel édifice: quand la confiance n'y est plus, toutes les démonstrations les plus savantes n'y pourront strictement rien.
Car à quoi ça tient, la confiance?
Souvent à pas grand chose. Ou à presque rien.

Kaa hypnotise Mowgli et lui sussurant "Aie confiance...". DR/Le Livre de la Jungle/Disney
Cette nature fragile et franchement irrationnelle du mot "confiance" est inscrite dans son étymologie même puisque le mot "confiance" fut adapté vers 1408 de l'ancien français fiance, qui veut dire "foi". Avoir confiance c'est donc avoir la foi, la "foi des simples" ou des "charbonniers" comme on dit, celle qui accorde toute sa confiance sans avoir besoin de la moindre preuve (et du mot fiance provient ainsi le mot "fiancé").
La multiplication du mot "confiance" dans le microcosme horloger procède sans doute largement de cette foi des simples.
"Swatch Group: Quand confiance rime avec croissance" est ainsi intitulé l'annonce des résultats du groupe qui "s'attend à une reprise de la confiance au niveau international au second semestre." Combien de marques horlogères ont-elles annoncé qu'elles "abordaient Baselworld avec confiance"? Toutes ou presque. Et le communiqué final n'annonce-t-il pas que "la confiance est revenue".
Bref, la matière première de l'horlogerie, aujourd'hui, plus que l'or ou le savoir-faire, c'est la confiance. Récemment, un distingué économiste, Lord Adair Turner, président de la Financial Services Authority britannique, déclarait que l'économie n'était "scientifique qu'en apparence". Cette apparence scientifique a, selon lui, "permis aux dirigeants des institutions financières de se convaincre qu'ils faisaient l'œuvre de Dieu", alors qu'ils ne faisaient que de la spéculation.
Non, les marchés n'ont rien de "naturel" ni de "divin". Ils ne sont que profondément binaires: confiance ou pas confiance? Telle est leur seule question.
Et l'horlogerie n'y coupe pas. Son sort, au bout du compte, n'est lui aussi que question de confiance.
Comme l'expliquait déjà Keynes (qui revient à la mode, c'est heureux) il n'existe pas de "prix juste", qui serait l'apothéose du marché, mais seulement des "prix conventionnels" qui ne sont déterminés que par les rapports de force en présence. (En passant, la morale n'a donc strictement rien à faire là-dedans et "moraliser les marchés" ne veut rien dire). "Le principe de fonctionnement des marchés", poursuit une autre économiste, Sheila Dow, "est la confiance, en ceci qu'avoir confiance évite d'avoir à se poser la question de la rationalité de ses choix en comptant sur la fiabilité, voire l'altruisme, des autres acteurs et institutions."
Regagner la confiance, assurer la confiance, faire confiance sont bel et bien les socles sur lesquels (re)bâtir. Mais, comme le dit le proverbe, dans son infinie sagesse, "la confiance, ça ne se commande pas." Certes. Mais ça doit pouvoir se construire. Patiemment. Car la confiance ne se donne, ne s'accorde, qu'à ceux qui prennent le temps. Les patients qui, en d'autres mots, sont habités d'une "foi".
PS. Petit conseil en forme de proverbe: "Au contrat écrit tu préféreras toujours la poignée de mains, car une bonne castagne vaut mieux qu'un mauvais procès."
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star
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