
Gold'Or - Janvier-février 2010
Propos recueillis par Fabrice Eschmann

Jean-Pierre Morthier, 62 ans, n’aura pas eu le loisir de travailler jusqu’à la retraite. Privé de sa marque phare, Rado, il a préféré mettre la clé sous le paillasson. DR
Après plus de trente ans de carrière, Jean-Pierre Morthier, qui tenait une horlogerie-bijouterie à Lausanne, a décidé de liquider son affaire, deux ans avant la retraite.
Outre les marges qui n’ont cessé de baisser ces dernières années, il s’est fait récemment lâcher par Rado. Un coup dur qu’il dénonce aujourd’hui.
L’horlogerie-bijouterie Morthier, à la rue Pichard à Lausanne, c’est fini. Jean-Pierre Morthier a décidé de mettre la clé sous le paillasson, largement dégoûté par l’évolution d’un métier qui ne lui correspond plus. A plus de deux ans de la retraite, il a liquidé ce qui pouvait l’être et remis sa boutique le 1er janvier dernier. Représentant de la cinquième génération d’une dynastie d’horlogers, il avait succédé à son père il y a une trentaine d’années. Ce dernier avait ouverte en 1948. Soixante-et-un ans plus tard, Jean-Pierre Morthier abandonne. En cause : les grandes surfaces et la politique des marques. Gold’Or l’a rencontré juste avant qu’il ne ferme.
Fabrice Eschmann: Vous aurez 63 ans en février, mais vous liquidez déjà votre boutique. Pourquoi ?
Jean-Pierre Morthier: Je ferme pour des raisons financières. J’ai travaillé plus de 30 ans avec une vendeuse et une apprentie. Mais depuis 7-8 ans, le chiffre d’affaires ne cesse de diminuer. J’ai commencé par renoncer à former des apprenties, puis j’ai dû me séparer de ma vendeuse. Aujourd’hui, je ne gagne presque plus rien. Je dis stop !
Pour quelle raison vos gains ont-ils pareillement fondu ?
En bonne partie à cause de Rado. La marque a cessé de travailler avec moi l’an dernier.
Pourquoi ?
Parce que je ne faisais pas assez de chiffre.
Cela faisait longtemps que vous aviez cette marque ?
Une trentaine d’années. Lorsque j’ai repris le commerce à mon père, il vendait la marque Heuer. Je suis passionné de rallye, et j’ai eu le plaisir de vendre encore des plaques à monter sur le tableau de bord des voitures, comportant montres et chronos Heuer. Mais quand Heuer est devenu TAG Heuer, la marque a choisi des points de vente plus huppés. J’ai alors développé mes activités avec Rado. C’était avant la naissance du Swatch Group.

Situé au centre de Lausanne, rue Pichard, Jean-Pierre Morthier a aussi souffert de la concurrence des grandes surfaces. DR
Les choses ont-elles changé avec l’arrivée de Nicolas Hayek ?
Au début, non. La Swatch est apparue, et je me suis mis à en vendre. Mais très vite, devant le succès de cette montre, on a commencé à m’imposer des quotas. Je devais en vendre, je ne sais plus, peut-être 500 par an. On m’envoyait 100 pièces à la fois, que je pouvais refuser. C’est à cette époque-là que le Swatch Group a commencé à faire signer des contrats.
Vos relations avec Rado étaient-elles bonnes ?
Pendant 20 ans, je n’ai eu aucun problème ! Mais il y a 7-8 ans, la marque a également commencé à mettre la pression en faisant signer des contrats. Tout y était prévu : le stock, les nouveaux modèles à prendre obligatoirement, le chiffre d’affaires annuel avec menace de rupture, la place dans les vitrines, etc. Toutes les clauses étaient en leur faveur ! Et parallèlement, ils ont commencé à diminuer les marges, par trois fois en ce qui me concerne.
Et finalement ?
Chaque année, ils m’ont imposé un nouveau contrat m’obligeant à un chiffre d’affaires plus haut que l’année précédente. Evidemment, j’ai fini par ne plus y arriver ! L’an dernier, ils m’ont retiré la marque. Et c’est à pleurer ce qu’ils vous écrivent. J’avais une bonne clientèle, mais leur stratégie, c’est de vendre eux-mêmes !
Avez-vous entrepris des démarches pour conserver la marque ?
J’ai écrit à Nicolas Hayek en personne, lui demandant de me laisser Rado encore trois ans, jusqu’à ma retraite. Je n’ai jamais reçu de réponse. Quand on travaille pendant des dizaines d’années avec une marque, ce n’est pas normal que le contact soit à ce point rompu.
Quelles marques vous restait-il les derniers temps ?
Eterna, Certina, Pilo et des bijoux.
N’avez-vous pas essayé, une fois ou l’autre, de prendre d’autres marques ?
Non, mais j’aurais dû. C’est une de mes erreurs. Mais il faut pour ça beaucoup d’argent ! Puis les choses se sont enchaînées, et je n’ai plus eu envie… J’espérais également que ma fille reprenne la boutique, mais cela ne s’est pas fait.
Vos relations avec les autres marques sont-elles bonnes ?
Oui, même si là encore, certaines choses n’ont pas évolué dans la bonne direction. Un de mes clients s’intéressait à une Eterna Madison, un beau modèle à plus de 5’000 francs. J’avais en vitrine le modèle cadran brun, mais il voulait voir le modèle cadran noir. J’ai alors appelé Eterna pour leur demander s’ils pouvaient me l’envoyer, juste pour jeter un œil. Ils ont refusé, m’aboyant qu’ils n’envoyaient des montres que sur facture !
Après toutes ces années, quels regrets avez-vous ?
De n’avoir pas pu travailler jusqu’à ma retraite ! Rado, qui suit les directives de Swatch Group, m’a jeté comme un cleanex. Après, Nicolas Hayek a le beau rôle de venir annoncer tous les ans combien il a fait de bénéfice. Quand on voit comment il traite ses détaillants en Suisse, ce n’est pas bien beau. C’est tout de même nous qui avons fait connaître ses produits, non ?
Que conseilleriez-vous à un jeune détaillant ?
Premièrement de bien choisir le lieu où il va s’installer. Deuxièmement, si c’est en ville, soit de faire dans le haut de gamme, soit de bien se démarquer des grandes surfaces. Car aujourd’hui, toujours plus de marques horlogères livrent les centres commerciaux. Cette évolution est allée très vite : en 10 ans, tout a changé ! Et les marques appliquent des politiques différentes selon qu’il s’agit de détaillants ou de grandes surfaces. Dernièrement, le représentant de Certina m’a encore dit que la marque allait augmenter les stocks chez eux, et tout en souscription. Après, on se retrouve à faire le service après-vente de Manor. Ce n’est pas correct.
|
|