
Gold'Or - 30 janvier 2010
Hélène Hagenauer

André Chéca à l'établi, désordonné, à l'image du bouillonnant intérieur de l'artiste. DR
Outre la réalisaion sur commande de gravures pour de grandes maisons horlogères, André Chéca crée ses propres montres qu'il a présentées cette année au Salon Belles Montres, à Paris. En collaboration avec Yvan Arpa, il a mis au point la "Titanic-DNA by Chéca", présentée à Baselworld 2009.
Ce créatif dans l’âme à l’esprit bouillonnant de mille et une idées s’est installé à Genève en 1975 en tant que graveur indépendant. Outre la réalisation sur commande de gravures pour le compte de grandes maisons horlogères, il crée ses propres montres qu’il a présentées pour la deuxième fois cette année au Salon Belles Montres, à Paris. C’est d’ailleurs à l’occasion de ce salon qu’en 2008, Yvan Arpa, l’ancien CEO détonnant de Romain Jerome, a repéré sa patte si particulière. Ensemble, ils ont mis au point la Titanic-DNA by Chéca, une montre comme tout droit sortie de la caverne de la famille Pierre à feu. Rencontre…

Romain Jerome a présenté la Titanic-DNA by André Chéca, fruit de la collaboration d'André Chéca et Yvan Arpa, à Baselworld 2009.
La sonnette retentit, la porte s’ouvre, une paire d’yeux s’écarquille. De sa silhouette de molosse, une voix de stentor s’échappe dans un sourire et résonne : « Non, c’est pas vrai, j’y ai pensé ce matin et puis j’ai complètement oublié ! » Oublié le rendez-vous ! Normal, André Chéca pense à mille choses à la fois. Et son atelier, niché au premier étage d’un immeuble de Carouge, lui ressemble. Un établi en bois peuplé de dizaines d’outils en vrac dont lui seul connaît l’emplacement exact, un tout petit bureau désordonné dissimulé sous des papiers et quelques cires, des meubles jonchés d’œuvres diverses, gravées, peintes, dessinées, sculptées… Ici, un coffre renfermant ses travaux les plus importants. Là, un ordinateur qui parle un langage à mille lieux du sien. Le repaire de l’artiste est un véritable capharnaüm organisé, un lieu dans lequel il aborde la soixantaine en ponctuant ses journées de diverses créations pour les autres, et pour lui-même.
André Chéca a débarqué à Genève en 1975. Un peu par hasard, beaucoup par amour, « pour les vacances, pour un été tout au plus ». Il n’est plus jamais reparti. Terminée la carrière de rugbyman de haut niveau en équipe de France entamée au début des années 70. Le hasard faisant bien les choses, c’est dans la cité de Calvin qu’il a pu mettre à profit sa formation d’horloger acquise dans une école de Marseille, celle-là même où François-Paul Journe ferait ses classes quelques années plus tard. Pourtant, il n’a jamais exercé sa profession. Mais plutôt celle apprise sur le tas, après les journées à l’école, sous les bons auspices d’un voisin graveur en bijouterie, à Marseille, chez qui il passait le plus clair de son temps libre, à répéter les techniques les plus difficiles de l’art délicat de la gravure, tel un apprenti dentelier.

Une pièce unique parmi quelques autres présentées fin novembre à Paris au Salon Belles Montres. DR
Sculpteur miniature
André Chéca n’a pas les mains d’une dentelière. Ses doigts charnus, immenses, sont pourtant d’une précision implacable. L’artiste bouillonne d’idées, en oublie beaucoup, mais, avec ses mains, reste inexorablement minutieux, calme et concentré quand il s’agit de reproduire en gravure ce qu’il a couché sur le papier en dessin. « La gravure, c’est en quelque sorte une façon de sculpter en miniature », raconte-t-il. Ses sculptures miniatures sont protéiformes. Des stylos au style baroque où l’on devine son affection pour les bas-reliefs de l’Antiquité grecque, un jeu d’échec, des montres-bijoux serties – il est aussi sertisseur à ses heures-, des mouvements de montres finement décorés… Pour les autres, les maisons horlogères où les maisons d’écriture pour lesquelles il travaille, il applique son talent avec une patience d’ange. Pour lui-même, la créativité prend une toute autre dimension. Colorée avec ses sculptures animalières, ses tableaux en relief style bande-dessinée ou ses horloges « Court le temps », une série de pendules exhibant leurs teintes inspirées du Bauhaus, juchées sur des jambes de métal en pleine course. Une dimension d’une autre ère, également, avec ses montres au design brut.

La montre "Nounours", véritable petit objet décalé dessiné et serti par les soins d'André Chéca dans les années 80. DR
Chaos et distorsion
En 2008, invité par le Salon Belles Montres de Paris, il a présenté des pièces uniques de montres dont le boîtier semble avoir été déformé par les coups. « Avec une machine à commande numérique, on peut faire 50 millions de montres tout à fait identiques, bien lisses, mais c’est à l’opposé de ce que je recherche dans mon travail, souligne-t-il. L’horlogerie rigide, réglée au micron près, me fatigue. Ce que j’aime, c’est prendre de la cire et la modeler, comme une sculpture. Je cherche à faire des choses tordues, différentes, qui ressemblent à des sculptures au poignet. » Avec sa première série de montres, André Chéca a atteint son but. Rien de régulier dans ses garde-temps, rien de lisse. Bien au contraire. Ses boîtiers en bronze évoquent plutôt le chaos et la distorsion, avec une technique cependant bien éprouvée. Cette vision des choses, cette esthétique presque choquante dans le sage paysage horloger, a trouvé quelques amateurs, notamment en la personne d’Yvan Arpa, le CEO fraichement débarqué de Romain Jerome. « Il a vu mes montres à Paris, m’a fait appeler pour me rencontrer et deux mois plus tard, on présentait à Bâle la Titanic-DNA by Chéca », explique-t-il. Un petit coup de pouce propice à une médiatisation inattendue. Présent lors du dernier salon horloger parisien, début novembre, André Chéca a dévoilé ses nouvelles pièces uniques réalisées dans son petit atelier de Carouge. Toujours dans le même style, aux antipodes des canons du design épuré. Créer sa propre marque ? « Pourquoi pas, si je trouve un distributeur, vous savez, j’ai déjà 58 ans, alors… » Pour l’heure, plutôt que de tirer des plans sur la comète, il continue son travail de gravure pour les marques horlogères, peaufine ses propres montres et se penche sur une série de sculptures sur le thème de la poule. Et c’est déjà pas mal.
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