Vers le milieu du XVIIIe siècle, à l'époque où commence notre histoire, Genève ne fait pas encore partie de la Suisse : depuis des siècles, elle bénéficie du statut de ville libre et de république indépendante, avec une tradition de large hospitalité à l'origine de sa vocation internationale. Depuis toujours, centre florissant d'artisanat (tissage et orfèvrerie, en particulier), elle a développé, dès la seconde moitié du XVIe siècle, une spécialisation importante dans l'horlogerie. Cette dernière s'est épanouie, à la fin du XVIIe siècle, grâce à l'afflux des protestants français qui fuyaient leur pays après la révocation de l'Edit de Nantes (1685). Cet apport constant de nouvelles forces, provenant également de France voisine ainsi que de la partie du lac Léman déjà suisse (à l'époque elle était bernoise), va garantir à Genève sa prospérité, fondée sur l'exportation de produits de haute qualité.
Au milieu du XVIIIe siècle l'horlogerie l'a désormais emporté sur toutes les autres productions et tout un quartier, celui de Saint-Gervais, à deux pas de l'Ile, a ainsi pris le nom de 'Fabrique', justement parce qu'un grand nombre d'ateliers d'horlogerie y étaient installés.

Atelier d'horlogers au XVIIIè siècles.
Ces ateliers, situés dans les étages élevés, inondés de lumière, sont appelés 'cabinets', d'où le nom de 'cabinotier' qui caractérise les horlogers genevois. Ces artisans exceptionnels ne peuvent être assimilés à aucune autre profession car, à leur compétence technique et manuelle, à leurs vastes connaissances scientifiques, propres à ce métier, les 'cabinotiers' ajoutent, par tradition, un esprit ouvert, une curiosité pour les idées nouvelles, une audace qui en font, de plein droit, des érudits. Au siècle des Lumières, cette caractéristique ne manque pas de produire ses fruits : il suffit de penser à Jean-Jacques Rousseau, le plus illustre des pères du Romantisme, un Genevois, petit-fils et fils d'horlogers. Ou encore à Voltaire qui avait fondé sa propre fabrique d'horlogerie à Ferney, en France voisine, et qui cherchait, à tout prix, à attirer chez lui les maîtres horlogers genevois.
Jean-Marc Vacheron est justement l'un de ces 'cabinotiers cultivés'. Fils de Jean-Jacques, maître tisseur de Morat, au bord du lac du même nom, il naît à Genève en 1731. Selon la réglementation rigide de la ville, c'est un 'natif', c'est-à-dire un Genevois, fils d'immigré, et, comme tel, il ne jouit pas de tous les droits des citoyens. Cela ne l'empêche pas de devenir maître horloger et d'ouvrir son atelier en 1755, alors qu'il n'a que 24 ans. Cette date, attestée par un contrat d'apprentissage, fait de Vacheron Constantin la fabrique d'horlogerie la plus ancienne du monde, caractérisée par une continuité ininterrompue de production : elle fête ses 245 ans en l'an 2000.
Le peu que nous savons sur cette première génération de Vacheron 'natifs', suffit à faire comprendre l'importance de la fabrication des montres dans l'économie et la société genevoises au milieu du XVIIIe siècle. Des cinq garçons de Jean-Jacques, immigré à Genève comme tisseur, devenu par la suite huissier puis garde, quatre s'orienteront ainsi vers la 'Fabrique'. Jean-Marc, le plus jeune, devient, comme on l'a vu, maître horloger, Jean, l'aîné, est fabricant de boîtes, Jean-Etienne, le second, confectionne des limes, Antoine, le quatrième, est monteur de boîtes. Seul le troisième enfant, Paul Vincent, entreprendra une carrière de fonctionnaire. Il eut, de son côté, seize enfants et le seul qui parvint à l'âge adulte, Jean-Paul, fut maître horloger, comme son oncle (l'une de ses montres est d'ailleurs conservée au Musée d'horlogerie de Genève).

Jean-Marc Vacheron (1731-1805)
En 1785, après trente ans de travail, Jean-Marc Vacheron décide de confier la responsabilité de son entreprise familiale à son fils Abraham, âgé de 25 ans et déjà expert dans ce métier. Commence alors une période qui dura jusque dans les années 1930 et qui fut la plus glorieuse de toute l'histoire de l'horlogerie. Un siècle et demi durant lequel ont vu le jour presque toutes les principales innovations techniques. Les Vacheron, horlogers de talent, plus intéressés à la perfection de l'objet qu'à la conquête du grand public, sont en parfaite harmonie avec la production genevoise de très haute qualité. Leur clientèle est constituée de la fine fleur de l'aristocratie française, cette élite riche qui va être frappée de plein fouet par la Révolution française.
Ce bouleversement politique sera ressenti à Genève d'abord économiquement, les montres de prix ne trouvent plus acquéreur, avant de l'être sur le plan des idées. Les flots de la Révolution, dont Rousseau est considéré comme l'un des pères spirituels, finissent par submerger la ville, si proche de la France et si imbibée de culture française. Une petite 'Terreur', aux effets très limités en regard de celle qui touche Paris, ensanglantera même la ville de Calvin.
Puis, les désordres apaisés, ce sont les armées de Napoléon qui envahissent la ville, en 1799, malgré le courage des habitants, enflammés par les discours de Benjamin Constant. Pendant une quinzaine d'années, Genève perd son statut de république libre pour se transformer en un simple chef lieu de département français.
Comme la plupart des horlogers genevois, Abraham Vacheron sue sang et eau pour préserver sa petite entreprise familiale. Après avoir lutté pendant près de vingt ans, il décide, en 1810, de se retirer pour laisser la place à la troisième génération de Vacheron horlogers, son fils Jacques-Barthélémy.
Pour lui aussi, les premières années sont très difficiles : l'Europe est bouleversée par les guerres et le Bloc continental gèle les relations commerciales sur lesquelles Genève a toujours fondé sa prospérité. Les ateliers d'horlogerie ferment les uns après les autres et le seul commerce qui soit relativement florissant est celui de la contrebande de produits anglais.
Mais le jeune Jacques-Barthélémy ne se décourage pas. D'une part, il s'appuie sur les contacts qu'il possède à Paris (où habite l'un de ses oncles), pour renforcer ses rapports commerciaux avec la France et, d'autre part, il élargit les horizons de son entreprise du côté de l'Italie. Dynamique, imaginatif et plein d'énergie, il affronte la conjoncture défavorable avec tous les moyens, n'hésitant pas à associer la vente des montres à celle des tissus et même d'une eau de vie de cerises, de sept ans d'âge, qu'il propose à 50 centimes la bouteille !
La chute de Napoléon constitue donc un grand soulagement pour les Vacheron et pour tous les Genevois. L'aversion était d'ailleurs réciproque : l'empereur n'avait jamais caché sa haine sincère envers la ville, coupable, entre autres, d'avoir donné asile (à Coppet) à la détestée Madame de Staël, son adversaire acharnée et irréductible.
Mais cette antipathie n'empêchait pas l'impératrice Marie-Louise, qu'il épousa en 1810, de faire admirer fièrement sa Vacheron Constantin à toute la Cour. A partir de 1815 s'ouvre alors une nouvelle période de prospérité, grâce, à la fois à un important client de Caen, Ventoux-Hersent, et à la maison italienne Berguer & Cramer qui domine le marché de la haute horlogerie de la Péninsule, avec, par exemple, les répétition à musique.